mercredi 21 mai 2008

Tous les chiens ne s'appellent pas Socrate





Le Bassin des Lézards, Château de Versailles


Ils m’énervent tous à dire que je ne me sens plus. Je ne comprends même pas ce qu’ils veulent dire.

C’est vrai qu’habituellement j’adore me renifler en faisant de drôles de bruits, surtout après ma promenade. Ce n’est pas toujours très gracieux mais cela fait partie de mon inspection sanitaire personnelle. J’ai tout de même mes principes sur l’hygiène.

Maintenant, il faut croire que je « ne me sens plus ».

Je reconnais que je n’en ressens plus vraiment le besoin. Je suis drapé de la toge de la sagesse et cette toge me permet de faire écran à toutes les pollutions possibles.

Exit les mauvaises odeurs ! Je n’ai même plus de blessures ni de plaies à colmater.

C’est la magie de la philosophie.

Je ne me sens plus et j’évite de me bagarrer avec les autres chiens. Je suis ouvert sur le monde, m’intéresse aux autres, et ne me laisse plus aller à l’introspection stérile.

Tel Socrate allant à la rencontre de ses concitoyens, je profite de mes sorties pour dispenser ma sagesse auprès de mes congénères.
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Mon premier futur disciple ne s'est pas fait attendre. Je l'ai croisé au hasard de l'une de mes promenades, au bord du bassin des Lézards où je méditais en attendant que ma patronne me trouve enfin.

J’ai senti immédiatement qu’il était en quête spirituelle. Il devançait d’une centaine de mètres son Maître et présentait de vagues signes de nervosité ou de tension cérébrale si vous préférez.

Pauvre âme esseulée, ai-je pensé! Dans son errance, il a au moins le bonheur de croiser mon chemin. Je me suis donc interdit de l'ignorer.

En allant à sa rencontre, j’ai pris un air encourageant et j’ai tenté d’instaurer une certaine complicité en arborant dans ma grande gueule un bâton, non avec cet instinct de propriétaire farouche prêt à tout pour défendre son bien, mais avec humilité et volonté de partage.

Cette frêle silhouette un peu perdue n’a pas esquissé un seul mouvement d’intérêt envers moi.

Je me suis donc planté devant lui, haletant mais déterminé, avec cette autorité naturelle que confère le port de la toge:

- Il s’agit juste de jouer…détend-toi ! N'est-ce pas un endroit merveilleux pour faire connaissance, le bassin des Lézards?
- (…)
- C’est le concept de jeu qui te rebute ou moi, en tant qu’entité canine aux proportions aléatoires ?... On m’appelle Bug, et toi ?...Ton maître a t’il voulu également te définir par un nom ou un surnom destiné à faciliter la reconnaissance de ton individualité parmi les tiens ? Sais-tu qu’avant de songer à penser au pluriel, il faut savoir penser au singulier ? C’est la raison pour laquelle il est nécessaire que tu ais un nom.
- (…)
- Que penses tu de ça :
Platon a dit que le chien a l’âme d’un philosophe
Tu es l’essence même du chien
Socrate a l’âme d’un philosophe
Tu t’appelles donc Socrate !

- Tous les chiens s’appellent Socrate alors!

Comme dans toute discipline, il peut arriver que l’on se trouve confronté prématurément à ses propres limites.

J’ai tourné et retourné mon syllogisme dans tous les sens, en dissimulant bien évidemment le trouble momentané dans lequel je me trouvais.

Mon pauvre bougre ne bougeait plus, l'échine baissée et l'air suspicieux, comme s’il attendait une réponse à l’énigme dont il était à l’origine probablement sans le vouloir.

- Mon ami, ton raisonnement me plait mais il pêche par sa précipitation. Sache que la spontaneité n'est pas forcément le chemin qui mène à la vérité. Non, tous les chiens ne s’appellent pas Socrate car... mon syllogisme marche aussi avec Descartes, Spinoza, Rousseau ou même Marx. Et toi, quel philosophe es-tu ?

- Plutôt du genre Jean-Claude Vandame.

Mes souvenirs sont encore confus mais il me semble que c'est à ce moment précis que le scénario a sombré dans le schéma classique de la violence banalisée entre chiens. On ne parle pas assez de la violence canine mais il y aurait une étude comportementale très intéressante à faire là-dessus.

Par exemple, les plus craintifs peuvent avoir des réactions d’une violence inouïe et toujours imprévisible. Jean-Claude a manifestement eu peur, mais de quoi ? De Karl Marx ?
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Alertée par les grondements sourds que nous laissions échapper, ma patronne est réapparue pour interrompre notre duel philosophique par son traditionnel cri japonais qui devient de plus en plus performant.

Je n’avais plus de toge en remontant l’allée principale et je me sentais bien démuni, comme livré sans défense à l’incompréhension de mes congénères.

Je ruminais tout seul en direction du bassin de Bacchus car ma patronne était restée sur place à la demande de l'autre Maître pour remplir, à contre-cœur, une déclaration de sinistre (ça se fait de plus en plus souvent entre chiens, on ne peut même plus se bagarrer sans avoir à signer un papier).

Sinistré, voilà ce que j’étais devenu : un philosophe sinistré.

Je veux bien m'exercer à la sagesse, mais si c'est pour finir en sinistre...

Même avec la meilleure volonté possible, je produis des catastrophes. Est-ce à cause de mon nom qui sonne comme une fatalité ? Je voudrais bien comprendre à quel moment exactement je décroche…

Cependant, je ne devais pas être particulièrement effondré ce jour là car, de loin, je savourais discrètement le spectacle de ma patronne en train de négocier, avec conviction, un tort partagé.

Ma propre philosophie me dicte finalement de ne focaliser que sur le bon côté des choses : je vais enfin devenir un véritable sujet de droit, créateur d’un droit à réparation.

Réaliser ses ambitions contre toute attente, ce n'est pas si mal pour un chien qui s'appelle Bug.

Prendre les choses du bon côté: ça me parait une leçon honnête pour aujourd'hui.

Est-ce un hasard si le Bassin de Bacchus succède immédiatement au Bassin des Lézards?



vendredi 16 mai 2008

Quelqu'un m'a dit...






Non ?! Il a vraiment dit ça ?

Arrêtez, vous allez me faire rougir…

Ne vous avisez surtout pas de vous rire de moi ! Si je suis réceptif aux plaisanteries, les moqueries me mettent en revanche de mauvais poils.

Mais enfin, comment est-ce possible ?…Je ne l’ai jamais rencontré! Comment un type de son envergure a t'il pu s’intéresser à moi?

Vous me faîtes tellement plaisir en me rapportant les propos qu’il a tenus à mon sujet que je ne résiste pas à l’envie de vous faire une confidence…J’aime beaucoup ma patronne évidemment…c’est elle qui m’a tout appris comme par exemple, bien se tenir au restaurant, ronger efficacement un os, débusquer les chats et bien s’ébrouer en sortant de l’eau.

Mais… Lui !

Si, de toute ma vie, je ne devais avoir qu’un seul Maître, ce serait Lui.

Qu'il me dise une seule fois : « Au pied ! » et j’accours, oreilles au vent ! S’il le faut, pour lui, je veux bien faire le beau, me rouler par terre. S’il va chercher un Paris-Brest à la boulangerie et qu’il me dit « Pas bougé !», mais je ne bouge même pas d’une oreille et je pourrai rester des heures, des jours entiers à l’attendre ainsi.
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Et surtout, je l’écouterai inlassablement m’expliquer pourquoi selon lui « le chien a l’âme d’un philosophe », s'il a vraiment dit ça.

Dîtes moi seulement où je peux le rencontrer.

mardi 13 mai 2008

Ce que je vois de mon balcon




Le Balcon,

Manet, 1869




Oeuvre découverte accidentellement en mai 2008 lors de fouilles dans la salle d'attente d'un cabinet dentaire (Revue Arts magasine de mai 2008 -la chronique de Moujon)

Toutes mes excuses pour la crudité de ce tableau que j'exhibe sans complexe sous vos regards offensés. Je ne veux pas choquer les âmes sensibles ni ne cherche le racolage facile, soyez en assuré.

Cette oeuvre a, parait-il, fait scandale en 1869 mais les premiers spectateurs ont survécu. J'espère que vous surmonterez, vous aussi, cette épreuve.

Sachez tout d'abord que vous n'êtes pas contraints de regarder ce tableau ni surtout de vous laisser aspirer par son vide vertigineux.

Mieux vaut se délecter des couleurs flamboyantes qui se répandent par exemple sur un champ de bataille imaginé par Delacroix, où le chaos est plus tolérable car il y est décrit de façon anecdotique ou légendaire mais surtout avec passion.

Une question me vient: pourquoi associe t'on systématiquement le chaos à la confusion des mouvements, au déséquilibre des formes, à la rupture d'un ordre établi? La confusion ne peut-elle pas être silencieuse, discrète et insoupçonnable?

Ce tableau de Manet n'est-il pas remarquablement ordonné? Tout est à sa place, immuable et figé, jusqu'à ce chien, ridicule, qui sort des jupons de sa maîtresse.

On dirait un King Charles ou plutôt, selon mes recherches, un épagneul japonais, que l'on peut décrire comme « un petit chien vif, d'aspect délicat, à la démarche très distinguée levant haut le pied » (*) mais totalement dépourvu de caractère. Bref, le genre de mignons, ancien favoris des Cours royales.
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Il me fait penser à ce genre de cabot qui vous gratifie d'un petit râle hystérique parce que vous avez eu le malheur de lui renifler l'arrière train par simple réflexe convivial. Susceptible et grande gueule, mais dans le fond... sensible à rien d'autre qu'à lui-même.

En principe, la présence d'un chien était censée souligner l'intimité d'un foyer, sa tranquillité et sa constance. Le chien est l’image même de la stabilité, et représente donc le contraire du chaos, même si ma patronne trouverait sûrement à y redire.

Mais là, je cherche en vain la valeur ajoutée de ce paltoquet à poils longs. L'intérêt pictural est nul, l'intention de l'auteur incompréhensible.

Le cache pot en porcelaine lui vole sans peine la vedette.

C'est bien simple, je crois que c'est la première fois que je vois des personnages peints comme une nature morte. On peut dissocier chacun des éléments car il n'y a aucune correspondance réelle entre eux.
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Le chien est en effet accompagné de trois momies, deux femmes et un homme ou l'inverse, peu importe; ils sont tous les trois vidés de leur substance. Ils n'existent que par l'épaisseur de leur parure. Je suis sûr qu'il ne se dégage d'eux aucune odeur particulière sinon celle de leur taffetas précieux.

La nudité de leurs regards vides de sens est dérangeante et presque méprisante pour le spectateur.

Il semble que ce tableau ait été perçu à l'époque comme un bras d'honneur car il ne fait passer aucun message et qu'il bride l'imagination. J'ai peine à m'imaginer qu'un artiste aussi illustre que Manet ait pu travailler des jours entiers sur le clair/obscur, sur la parfaite proportion des formes, sur le détail infini de la porcelaine et du tissu pour au final...ne rien faire apparaître.

Bien plus curieux, l’artiste s'est appliqué à rendre transparentes des personnalités pourtant hautes en couleur (deux artistes peintres et une violoniste).

Aucune émotion n'est décelable, pas même un début d'expression qui aurait pu émouvoir le peintre ou le spectateur.

Et moi, devant ce tableau, je ne suis plus le chien fou et débordant d'énergie que l'on connaît. Je deviens, par contagion, ce chien sur le balcon: je ne pense plus à rien, je ne suis plus que matière intégrée au décor.

Un peintre de la période romantique nous plonge brutalement dans l'absurde, le détachement, l'indifférence, sans ostentation mais avec une clairvoyance qui n'en est que plus redoutable.

Son insolence me plaît: respectant la facture habituelle de ses tableaux, choisissant un thème inoffensif, il ne prend en apparence aucun risque.

Et pourtant, j’apprends que l'oeuvre est subversive et qu’elle a suscité l'indignation générale, sous de faux prétextes esthétiques.

Représenter la barbarie de la guerre, peindre le sang versé dans la ferveur patriotique, reproduire dans les moindres détails des corps décharnés, torturés par d'autres corps, reste politiquement et esthétiquement correct, voire admirable. Cela semble avoir un sens car l'artiste en appelle à un certain sentiment de grandeur et d'honneur.

Mais le néant est évoqué dans ce tableau sans motivation réelle, sans même que la mort ne soit clairement représentée. Ainsi, le spectateur du second empire, gonflé de ses certitudes et ses préjugés, se trouve brutalement projeté en pleine névrose moderne.

Rien de plus banal dans la peinture romantique et réaliste que de voir des corps se vider de leur sang puisque c'est le prix de toute conquête, mais commencer à comprendre que l'humanité se vide de son sens est intolérable pour le bourgeois qui considère avoir accédé à la pleine réussite.

Tous réunis, tous comblés, mais à ne pas savoir où et quoi regarder...comme ces personnages sur le tableau.

Les questions d'actualité et de société se compliquent considérablement. Il devient de plus en plus difficile d'en saisir le sens profond et d'en cerner les implications réelles.

S'obliger à prendre position est t'il une preuve de courage et d'attitude responsable ou au contraire d'absence de discernement?

Plus j'y pense, plus le doute me paraît se détacher de toute connotation péjorative pour devenir au contraire libérateur.

Dans ce tableau finalement dense, quatre êtres fixent chacun un point différent mais lequel de ces points mérite réellement attention? Peut être celui du chien...Bizarrement, il me semble que c'est le plus insistant.

A coup sûr, l'animal focalise sur un chat ou sur un insecte. Il perçoit clairement quelque chose de son environnement proche et immédiat, sur lequel il pourrait directement agir. Au contraire, les trois individus, diaphanes, sont présents sans l'être, ni particulièrement attentifs, ni particulièrement songeurs.

Manet ne se prend pas pour Stephen King en peignant des zombies mais essaie de rendre palpable une inquiétude bien présente.

Ces personnages, ce pourrait être nos voisins dans le métro, ou nous-mêmes, lorsqu'il vaut mieux afficher un visage fermé pour ne pas paraître insistants ou indiscrets. On nous impose la promiscuité physique, on se rend donc hermétique par pur réflexe d'autoprotection.

La seule évolution que je note entre ces bourgeois à leur fenêtre et une famille d'aujourd'hui, c'est l'apparition du tube cathodique et de la "toile" numérique, qui sont devenus notre fenêtre sur le monde. Notre regard en est-il plus éclairé? Les images et les sons se sont sûrement multipliés mais ils favorisent davantage la dispersion de la réflexion, l'éclatement des repères.

Pourquoi ce tableau a t'il fait scandale en 1869, plus qu'une autre oeuvre? Peut être en dit-il trop sur la condition humaine, justement parce qu'il ne raconte plus rien.

Et pourtant, il aurait pu provoquer une réaction saine, un réveil de la conscience, le sursaut salvateur d'un individu qui découvrirait enfin, devant son miroir, le résultat de son laisser aller.

Le spectateur préfère s'ébahir devant la violence esthétique d'un tableau (ou aujourd'hui d'un film), mais refuse encore de s'émouvoir devant l'indifférence d'un regard qui s'habitue à tout.

J'ai eu tort de me moquer d'un congénère vieux de près d'un siècle et demi. Aurais-je eu l’air plus malin sur ce balcon ?

Ce petit roquet a encore du répondant, même emprisonné dans une toile faussement désuète.

Lui et ses maîtres se rient sûrement un peu de moi et de mon assurance.

Que puis-je voir de plus, de mon balcon?


(*) Encyclopédie du chien, John Mandeville, éditions CIL

lundi 21 avril 2008

Complice ou repentie?


Les fondations,
1950

Mon épais pelage ne m'aura pas protégé longtemps contre les ronces vivaces et farouches. Des fils invisibles et coupants freinent ma progression dans cette végétation abandonnée.

Et pourtant, je ne viole aucun sanctuaire, si ce n'est celui de l'enfance.

Peu importe. Je n'ai peur de rien, ni même de la nostalgie que l'on croit si douce.

J'arrive enfin sur les dalles en pierre, grignotées par les pissenlits.

Le laurier embaume toujours autant. Pris d'une euphorie soudaine, je me roule sur un carré d'herbe jaunie d'où je contemple, à la renverse, le pommier du Japon.

Un bourdon me taquine le museau.

Je crois voir un volant de badminton fendre l'air. Un avion me survole, comme il l'a toujours fait au-dessus de ce jardin. Avant, l'on voyait même le concorde. Les nuques des enfants se tordaient pour ne pas perdre une miette de ce spectacle majestueux.

Je l'entends s'agiter à l'intérieur, à essayer d'ouvrir un tiroir en bois qui résiste, gonflé par le temps, figé par l'oubli.

Elle revient, victorieuse, avec un paquet de cigarettes à moitié moisies - la pleine satisfaction d'un ancien interdit transgressé-

Je n'ai pas de passion particulière pour le tabac. Une fois, juste avant de déclencher une bagarre avec Spartacus, j'ai mâchouillé devant lui un mégot de cigarette, par pure provocation.

J'en garde un souvenir mitigé. C'est très difficile d'impressionner Spartacus. Son maître se plaît à raconter qu'on a déjà trouvé dans ses déchets intestinaux une paire de chaussettes et une languette de chaussure. Il est vrai qu'en comparaison, un mégot de cigarette ne pèse pas bien lourd.

C'est bien un avantage chez les chiens que de pouvoir laisser choir au coin d'une rue ou au pied d'un arbre les noeuds qui pèsent anormalement sur l'estomac (je n'ai jamais prétendu être poète). Chez les humains, le processus d'assimilation me semble beaucoup plus complexe.

Mais j'ai le sentiment de m'être légèrement éloigné de mes pensées premières.

Le soleil est revenu. On est tellement mieux dehors, à chauffer sa couenne et surtout à ignorer le crissement des meubles qui traînent lamentablement sur le parquet, résistant de tout leur poids à l'expulsion.

Elle préfère ne rien voir, ne rien entendre mais cela ne change rien: en droit, cela signifie être complice par instigation.

Complice de quoi? Sans doute de ne pas être à la hauteur des attentes des anciens, voire même de saboter les efforts de toute une vie.

On a déjà si peu de temps pour réaliser ses propres ambitions... Qu'auraient-ils pu faire de cette maison déjà à moitié dévastée? Un maillon précieux de la chaîne des générations a sauté trop vite. L'abandon prématuré de ce lieu est là pour le rappeler.

Les parents ne devraient rien construire pour leurs enfants, ne nourrir aucun projet pour eux.

Voici une bien étrange façon de les remercier. Pour un peu, on les rendrait coupables de ce bonheur passé au goût de gelée de groseilles, on leur en voudrait de nous avoir laissé butiner ce pied de cassis et de nous avoir livré ce grand cerisier qui apparemment ne s'en est jamais remis. Ses branches ont l'air aujourd'hui si tristes et fatiguées. Le bois s'effrite. Il est creux, comme rongé de l'intérieur.

Et pourtant, la maison est toujours aussi belle. Dans ses entrailles, elle renferme encore ces odeurs mêlées de roses et de bois coupé. Sur le petit tableau noir, à côté du sécateur, une inscription à la craie n'a jamais été effacée. Qui osera effacer ces mots? Personne n'en prendra la peine...ils faut croire que les mots nous survivent, qu'on leur accorde de l'importance ou pas du tout.

Qu'il est facile de regarder tout ça avec une infinie tristesse!

Qui suis-je, moi, petit basset insignifiant, pour me répandre ainsi et verser dans les états d'âme d'une enfance que je n'ai jamais connue et que je m'empresse d'idéaliser? Eh bien, je suis un chien qui suit sa patronne, jusque dans ses doutes.

Je suis doué d'une empathie exceptionnelle. Ce qui se passe dans le coeur des hommes, je le comprends plus que quiconque.

Si je me couche à ses pieds, silencieux et soupirant, c'est que j'ai une bonne raison de le faire.

Je suis un drôle de cabot qui attend que tristesse se passe car j'ai bien compris que même la nostalgie est un sentiment éphémère.

L'essentiel, c'est d'avoir toujours de l'énergie et des rêves à revendre. Mais là, on va dire que je radote. Et alors? C’est le privilège de l'âge, non? J'ai quand même 10 ans (*)!
(*): 10 ans = trois générations canines

lundi 7 avril 2008

Petit, je craignais de changer de dimension

Matinée du 7 avril, promenade enneigée,
dans une autre dimension

Il existe une autre dimension, par delà celle des hommes. Une dimension aussi vaste que l'univers et aussi intemporelle que l'infini. Elle s'étend aux frontières de l'ombre et de la lumière, de la science et de la superstition, elle transcende toutes nos peurs et dépasse toutes nos connaissances.

Et nous voilà repartis pour un aller simple! Titititi titititi titititi titititi PAMPAM!

Pourquoi faut-il qu'il pleuve...Pourquoi faut-il qu'elle meuble ce sombre après-midi à visualiser l'intégralité de la Saison 1? Une série vieille d'un demi siècle!

Cette musique finit par me mettre à crocs.

A 17h00, chez Madame Josette, nous ne partions pas aux confins des ténèbres. A cette heure là, nous avions le bon goût de prendre le thé.

Je deviens vaguement nostalgique.

Apprêtez-vous à entrer dans une nouvelle dimension qui ne se conçoit pas en terme d'espace mais où les portes entrebâillées du temps peuvent se refermer sur vous à tout jamais.


Mais qu'elles se referment une fois pour toutes, nom d'un chat! Je n'ai jamais autant aspiré au repos. Titititi titititi titititi titititi PAMPAM!

Je vois bien que même le chat a les yeux révulsés.

Je vous présente James W Corry.

Son univers: une cabane et une vieille voiture rafistolée qui ne peut l'emmener nulle part parce qu'il ne peut aller nulle part.

Pour votre information, James W Corry est un criminel en train de purger sa peine. Il devra passer l'intégralité de sa détention sur cette planète isolée, véritable prison à ciel ouvert, à 9 millions de km de la terre.

Vous avez devant vous un homme confronté aux rigueurs du soleil et du froid...Un homme qui se meurt de solitude.

Là, je commence à me sentir mal à l'aise: Il n'a même pas un drôle de chien-chien pour lui tenir compagnie?

J'ose à peine regarder ces images sinistres car la solitude ou la simple évocation de la solitude m'est rigoureusement contre indiquée. Le vétérinaire l'a bien dit: je fais de l'anxiété de détachement.

C'est comme une sorte d'allergie.

Rien que de voir ce bougre en train de faire une partie d'échec contre lui-même, j'ai des bouffées de chaleur et surtout, une irrépressible envie de réduire en miette la garniture du canapé (c'est un symptôme habituel pour les chiens souffrant d'anxiété de détachement)

Le premier tableau de chaque épisode présente le plus souvent une scène d'une singulière banalité et l'atmosphère n'en est que plus inquiétante.

Le sentiment d'isolement est encore plus effroyable lorsque l'individu s'obstine à l'ignorer, ou lorsqu'un triste pantin se trouve à évoluer dans la foule, une foule mobile, toujours affairée à ses activités quotidiennes.

Pourtant, cette foule ne vous paraît pas froide et insensible; Elle est même souvent humaine et pleine de bonne volonté.

Simplement, un être va lui échapper totalement.

Elle n'en a pas conscience et n'en aura jamais conscience, contrairement au protagoniste principal.

C'est bien le ressenti de ce décalage qui est insupportable, d'autant plus insupportable qu'il ne conduit pas à la folie: la victime aura jusqu'à la fin conscience d'avoir été projetée, de façon irréversible, dans un univers fait de solitude et de néant, un univers que côtoie notre quotidien sans ne jamais le rencontrer.

Ce voyageur solitaire finira par avoir le sentiment de n'avoir jamais existé.

L'enfer de l'isolement, qui renvoie à la négation de l'existence, n'épargnera pas non plus ce passionné de lecture qui n'aspirait paradoxalement qu'à une profonde solitude.

Ce personnage se réjouit d'être le seul survivant de la bombe atomique car celle-ci a épargné également une multitude d'ouvrages que la bibliothèque nationale, sinistrée, a recrachés.

Un autre miracle: toutes les provisions alimentaires sont restées intactes.

Et bien mieux encore: dans ce paysage de ruines, un canapé lui tend les bras.

Mais à peine a t'il le temps de prendre conscience de la réalisation de son fantasme, qu'un drame plus terrifiant que la destruction de la planète survient...

Que va t'il advenir d'un myope qui vient d'écraser bêtement ses lunettes, dans une situation aussi extrême?

On n'a même pas envie de sourire.

La leçon personnelle que j'en tire est qu'un homme privé de sa créativité et de ses rêves est un homme qui subit un sort bien plus redoutable que la mort. C'est un homme condamné à ne vivre qu'à travers les besoins que crée pour lui la société et qui n'est pas armé pour affronter la solitude, recherchée ou non.

Cette série télévisée semble faire de la solitude des hommes une tragédie pas seulement quadridimensionnelle car ces drames silencieux surviennent dans un monde qui nous est très familier. La fiction n'est qu'un simple prétexte, le but inavoué étant de chercher à sonder l'âme humaine, décidément bien ténébreuse, dont le destin ultime semble être de combattre, seule, ses démons. L'homme n'aura d'autres choix que de se trouver, un jour ou l'autre, face à lui-même.

Je me demande si notre agitation souvent fébrile ne vise pas inconsciemment à retarder ce moment, au risque de tomber dans une logique inverse: l'excès de travail et de comportements consuméristes pourraient très bien au contraire endormir et fragiliser les esprits, les laissant encore plus démunis face à l'inconnu.

Lorsqu'elle laisse son esprit vagabonder en pleine journée de travail, ma patronne n'a pas du tout le sentiment d'être improductive: bien au contraire, elle apprivoise autant que possible le néant, et veille ainsi à ne pas sombrer dans la quatrième dimension.

Toute cette démonstration pour en venir à justifier ses périodes d'inertie...c'est un peu tiré par la laisse, enfin je veux dire un peu forcé comme raisonnement...
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Le sixième épisode vient de débuter: Je sais ce qu'il vous faut. Un vieux marchand sympathique et bienveillant vend ce qu'il vous faut. Disons surtout qu'il devine ce qu'il vous faut, mais déjà je retiens mon souffle...je suis redevenu le jeune chiot qui commence à comprendre qu'à l'âge adulte, on ne maîtrise pas plus l'univers.

Nous sommes transportés dans une autre dimension, une dimension faite non seulement de paysages et de sons, mais surtout d'esprit; un voyage dans une contrée dont les frontières sont notre imagination, un voyage au bout des ténèbres où il n'y a qu'une seule destination: la quatrième dimension.

jeudi 27 mars 2008

Dans la jungle, terrible jungle de KARUKERA



Madame Josette, la voisine, vient de me servir un reste de ragoût. L'estomac bien rempli, il ne me reste plus qu'à attendre l'heure de la promenade. Cela fait déjà 9 jours que nous avons pris nos habitudes tous les deux et ce nouveau rythme me convient parfaitement, à tel point que je deviens très docile et obéissant.

C'est une après midi pluvieuse et j'aime à entendre la pluie battre les pavés, sur fond d'odeurs de tartines grillées.

Mais, aujourd'hui, au lieu de dormir profondément comme à mon habitude, je plonge dans un demi-sommeil que vient troubler le tintement léger d'une cuillère sur la porcelaine fine d'une tasse de thé.

Ce son hypnotique devient clapotement puis cliquetis plus violent, comme celui du foc frappant le mat d'un bateau exposé au vent.

Je me retrouve curieusement à flotter au dessus d'un voilier.

Perdant tout contrôle, je subis une soudaine accélération de mon rythme cardiaque, mon corps se préparant à un drôle d'envol. Je passe de 6000 à 27000 pieds et toute cette puissance me permet de percer en un éclair les nuages noirs et épais, chargés d'humidité, qui stagnent au dessus de mes oreilles.

C'est alors qu'incrédule, je me surprends en train de survoler un immense miroir bleu argenté. Ma vitesse de croisière est de 900km/h au sol.
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Si c'est encore un rêve tordu, il faut au moins lui reconnaître sa remarquable précision.

Au bout de quelques heures, mon esprit engourdi par la magie de ce voyage onirique, se met à la recherche d'une escale. Je me permets cependant d'hésiter entre l'Océan Atlantique et la Mer des Caraïbes.

Entre les deux, ce que je crois être au loin une simple éclaboussure de terre devient, au fur et à mesure de mon approche, un diamant d'un vert intense et lumineux.

De quelle divinité cette gigantesque émeraude peut t'elle bien orner le front?

La beauté ne peut être le fruit du hasard et a nécessairement une vocation... Ou alors, elle échappe à mon entendement.

A peine posé, j'explore les facettes de ce joyau dont la pureté n'a d'égal que sa perversité. Un couloir végétal d'une hauteur impressionnante se dresse devant moi, me conduisant à une cascade trop paradisiaque pour être bien attentionnée. Je succombe au plaisir d'une baignade dans les eaux tièdes mais très vite les rochers glissants me réservent de bien mauvais tours et m'entraînent dans un plongeon forcé alors même que j'étais volontaire.

De faux pas en faux pas, je m'extrais, haletant, de la forêt tropicale et prend la décision de n'enfoncer les pattes que dans le sable fin des lagons dociles et photogéniques. Les Portes de l'Enfer... quel drôle de nom pour ce que j'imaginais être un solarium naturel... Bien trop confiant, je manque de me faire aspirer par le trou de Madame Coco, triste légende qui n'a rien à voir avec une farce graveleuse.

Je m'engage alors définitivement sur la terre ferme et m'achemine, sous un soleil sans ombre, jusqu'à la Pointe de la Tortue d'où je peux découvrir l'activité assourdissante des souffleurs.

La mer déchaînée s'immisce dans les cavités calcaires et, sous l'effet de la pression, se trouve propulsée au dessus de la roche pour former un véritable geyser. Je me prends en retour les embruns en pleine face. Mes coussinets brûlent sur les cristaux de sels qui se sont formés jour après jour.

Exclu de la forêt tropicale tel un corps étranger, menacé d'être englouti par les vagues qui me poursuivent jusqu'à percer la croûte terrestre, je n'ai d'autres choix pour trouver le salut que de gravir les montagnes de Basse Terre. En altitude, je serai enfin hors d'atteinte.

La Souffrière n'est pas si haute et ne réserve pas de surprise particulière: elle est égale à elle-même, c'est à dire sulfureuse mais loyale car elle signale, par ses fumerolles, les endroits où il vaut mieux s'abstenir de poser les pattes. La végétation alentours n'est que cendre.

Je rebrousse chemin mais soudain, il me semble entendre comme une bête aux abois, ou plutôt le cri d'un oiseau moqueur. Ce piaillement m'est familier et annonce un choeur entier de cris de ralliement. Je distingue parmi eux le rire de ma patronne.

Je les découvre, voûtés sous leur cape de pluie, travaillant à se répartir les victuailles. Je cours dans leur direction mais j'ai la sensation que mes pattes moulinent dans le vide.

Mes babines tressautent encore sous l'effet de l'odeur du poisson fumé lorsque que mes yeux s'ouvrent peu à peu sur la réalité. Je crois reconnaitre dans l'entrebaîllement de la porte ma patronne qui cause avec Madame Josette.

Emergeant à peine de mes songes étranges, je doute un court instant de son identité. Sa peau est tannée par le soleil et sa chevelure est épaissie par l'air marin, presque crépue.

Alors qu'elle se dirige vers moi, j'observe que sa silhouette est plus robuste, et sa démarche très chaloupée.

Je n'ose pas la saluer. Elle s'amuse à prendre ma réserve pour de la bouderie.

Telle une matrone, elle plante ses mains sur ses hanches en basculant le bassin vers l'avant.

- ça ka maché, Chien la?

Puis, se tournant mollement vers Madame Josette:

- Et ben...I conten chien la. Bien mangé et tou gro. Ou tro geinti, Madam Josette. Mèci!... Ou ni l'her fatigué! Man man ou kaille bien?

- Moin désolé mi moin pa ka pale créol...

- Tan pi! ça pa ni impôtence! Moin pa bava. Ki l'hè i yé? Ouh là là! Il di cink hè di minutt! Moin crazé et la pli ka tombé! ÇA fouett pa ici! Mèci pou chien la! Bonsouê!

Ma patronne est revenue de son baptême créole et apparemment, elle tient à le faire savoir.

Il y a ce côté exaspérant chez elle que lorsqu'elle est emballée par un voyage, elle ne sait pas quoi inventer pour en prolonger le plaisir.
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L'appartement est rempli d'odeur d'épices en tous genres. Je sens que mon prochain rêve se fera dans une ambiance zouk.

Ne la contrariez pas trop dans ses fantaisies, vous gagnerez même à abonder dans son sens, car ce sera alors « Punch pou tout'moune »!

Cependant, elle aura beau avoir le sang gorgé de rhum citron, elle ne parviendra qu'à faire fuire les moustiques mais certainement pas à reproduire la douceur de vivre en bords de mer.


mardi 11 mars 2008

Intermède


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A trop vouloir s’ouvrir, il s’est tordu
Je me prends un vent par mon parapluie
Telle une corolle vers le ciel tendue
De l’eau des nuages gris il s’emplit

D’un coup sec je le rappelle au devoir
Mais mon caban aussi s’est retourné
Sur mon visage le col s’est plaqué
A tâtons, je progresse dans le noir

Il m’énerve ce môme à se moquer
Qu’il surveille donc sa belle casquette
Gonflée par le vent, elle veut tournoyer
Entrer dans la valse des pétales en fête

Le printemps se joue déjà de l’hiver
Mais c'est encore un petit joueur
Je le devancerai bien d'une longueur
Rien qu’en traversant cinq fuseaux horaires