mardi 13 mai 2008

Ce que je vois de mon balcon




Le Balcon,

Manet, 1869




Oeuvre découverte accidentellement en mai 2008 lors de fouilles dans la salle d'attente d'un cabinet dentaire (Revue Arts magasine de mai 2008 -la chronique de Moujon)

Toutes mes excuses pour la crudité de ce tableau que j'exhibe sans complexe sous vos regards offensés. Je ne veux pas choquer les âmes sensibles ni ne cherche le racolage facile, soyez en assuré.

Cette oeuvre a, parait-il, fait scandale en 1869 mais les premiers spectateurs ont survécu. J'espère que vous surmonterez, vous aussi, cette épreuve.

Sachez tout d'abord que vous n'êtes pas contraints de regarder ce tableau ni surtout de vous laisser aspirer par son vide vertigineux.

Mieux vaut se délecter des couleurs flamboyantes qui se répandent par exemple sur un champ de bataille imaginé par Delacroix, où le chaos est plus tolérable car il y est décrit de façon anecdotique ou légendaire mais surtout avec passion.

Une question me vient: pourquoi associe t'on systématiquement le chaos à la confusion des mouvements, au déséquilibre des formes, à la rupture d'un ordre établi? La confusion ne peut-elle pas être silencieuse, discrète et insoupçonnable?

Ce tableau de Manet n'est-il pas remarquablement ordonné? Tout est à sa place, immuable et figé, jusqu'à ce chien, ridicule, qui sort des jupons de sa maîtresse.

On dirait un King Charles ou plutôt, selon mes recherches, un épagneul japonais, que l'on peut décrire comme « un petit chien vif, d'aspect délicat, à la démarche très distinguée levant haut le pied » (*) mais totalement dépourvu de caractère. Bref, le genre de mignons, ancien favoris des Cours royales.
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Il me fait penser à ce genre de cabot qui vous gratifie d'un petit râle hystérique parce que vous avez eu le malheur de lui renifler l'arrière train par simple réflexe convivial. Susceptible et grande gueule, mais dans le fond... sensible à rien d'autre qu'à lui-même.

En principe, la présence d'un chien était censée souligner l'intimité d'un foyer, sa tranquillité et sa constance. Le chien est l’image même de la stabilité, et représente donc le contraire du chaos, même si ma patronne trouverait sûrement à y redire.

Mais là, je cherche en vain la valeur ajoutée de ce paltoquet à poils longs. L'intérêt pictural est nul, l'intention de l'auteur incompréhensible.

Le cache pot en porcelaine lui vole sans peine la vedette.

C'est bien simple, je crois que c'est la première fois que je vois des personnages peints comme une nature morte. On peut dissocier chacun des éléments car il n'y a aucune correspondance réelle entre eux.
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Le chien est en effet accompagné de trois momies, deux femmes et un homme ou l'inverse, peu importe; ils sont tous les trois vidés de leur substance. Ils n'existent que par l'épaisseur de leur parure. Je suis sûr qu'il ne se dégage d'eux aucune odeur particulière sinon celle de leur taffetas précieux.

La nudité de leurs regards vides de sens est dérangeante et presque méprisante pour le spectateur.

Il semble que ce tableau ait été perçu à l'époque comme un bras d'honneur car il ne fait passer aucun message et qu'il bride l'imagination. J'ai peine à m'imaginer qu'un artiste aussi illustre que Manet ait pu travailler des jours entiers sur le clair/obscur, sur la parfaite proportion des formes, sur le détail infini de la porcelaine et du tissu pour au final...ne rien faire apparaître.

Bien plus curieux, l’artiste s'est appliqué à rendre transparentes des personnalités pourtant hautes en couleur (deux artistes peintres et une violoniste).

Aucune émotion n'est décelable, pas même un début d'expression qui aurait pu émouvoir le peintre ou le spectateur.

Et moi, devant ce tableau, je ne suis plus le chien fou et débordant d'énergie que l'on connaît. Je deviens, par contagion, ce chien sur le balcon: je ne pense plus à rien, je ne suis plus que matière intégrée au décor.

Un peintre de la période romantique nous plonge brutalement dans l'absurde, le détachement, l'indifférence, sans ostentation mais avec une clairvoyance qui n'en est que plus redoutable.

Son insolence me plaît: respectant la facture habituelle de ses tableaux, choisissant un thème inoffensif, il ne prend en apparence aucun risque.

Et pourtant, j’apprends que l'oeuvre est subversive et qu’elle a suscité l'indignation générale, sous de faux prétextes esthétiques.

Représenter la barbarie de la guerre, peindre le sang versé dans la ferveur patriotique, reproduire dans les moindres détails des corps décharnés, torturés par d'autres corps, reste politiquement et esthétiquement correct, voire admirable. Cela semble avoir un sens car l'artiste en appelle à un certain sentiment de grandeur et d'honneur.

Mais le néant est évoqué dans ce tableau sans motivation réelle, sans même que la mort ne soit clairement représentée. Ainsi, le spectateur du second empire, gonflé de ses certitudes et ses préjugés, se trouve brutalement projeté en pleine névrose moderne.

Rien de plus banal dans la peinture romantique et réaliste que de voir des corps se vider de leur sang puisque c'est le prix de toute conquête, mais commencer à comprendre que l'humanité se vide de son sens est intolérable pour le bourgeois qui considère avoir accédé à la pleine réussite.

Tous réunis, tous comblés, mais à ne pas savoir où et quoi regarder...comme ces personnages sur le tableau.

Les questions d'actualité et de société se compliquent considérablement. Il devient de plus en plus difficile d'en saisir le sens profond et d'en cerner les implications réelles.

S'obliger à prendre position est t'il une preuve de courage et d'attitude responsable ou au contraire d'absence de discernement?

Plus j'y pense, plus le doute me paraît se détacher de toute connotation péjorative pour devenir au contraire libérateur.

Dans ce tableau finalement dense, quatre êtres fixent chacun un point différent mais lequel de ces points mérite réellement attention? Peut être celui du chien...Bizarrement, il me semble que c'est le plus insistant.

A coup sûr, l'animal focalise sur un chat ou sur un insecte. Il perçoit clairement quelque chose de son environnement proche et immédiat, sur lequel il pourrait directement agir. Au contraire, les trois individus, diaphanes, sont présents sans l'être, ni particulièrement attentifs, ni particulièrement songeurs.

Manet ne se prend pas pour Stephen King en peignant des zombies mais essaie de rendre palpable une inquiétude bien présente.

Ces personnages, ce pourrait être nos voisins dans le métro, ou nous-mêmes, lorsqu'il vaut mieux afficher un visage fermé pour ne pas paraître insistants ou indiscrets. On nous impose la promiscuité physique, on se rend donc hermétique par pur réflexe d'autoprotection.

La seule évolution que je note entre ces bourgeois à leur fenêtre et une famille d'aujourd'hui, c'est l'apparition du tube cathodique et de la "toile" numérique, qui sont devenus notre fenêtre sur le monde. Notre regard en est-il plus éclairé? Les images et les sons se sont sûrement multipliés mais ils favorisent davantage la dispersion de la réflexion, l'éclatement des repères.

Pourquoi ce tableau a t'il fait scandale en 1869, plus qu'une autre oeuvre? Peut être en dit-il trop sur la condition humaine, justement parce qu'il ne raconte plus rien.

Et pourtant, il aurait pu provoquer une réaction saine, un réveil de la conscience, le sursaut salvateur d'un individu qui découvrirait enfin, devant son miroir, le résultat de son laisser aller.

Le spectateur préfère s'ébahir devant la violence esthétique d'un tableau (ou aujourd'hui d'un film), mais refuse encore de s'émouvoir devant l'indifférence d'un regard qui s'habitue à tout.

J'ai eu tort de me moquer d'un congénère vieux de près d'un siècle et demi. Aurais-je eu l’air plus malin sur ce balcon ?

Ce petit roquet a encore du répondant, même emprisonné dans une toile faussement désuète.

Lui et ses maîtres se rient sûrement un peu de moi et de mon assurance.

Que puis-je voir de plus, de mon balcon?


(*) Encyclopédie du chien, John Mandeville, éditions CIL

lundi 21 avril 2008

Complice ou repentie?


Les fondations,
1950

Mon épais pelage ne m'aura pas protégé longtemps contre les ronces vivaces et farouches. Des fils invisibles et coupants freinent ma progression dans cette végétation abandonnée.

Et pourtant, je ne viole aucun sanctuaire, si ce n'est celui de l'enfance.

Peu importe. Je n'ai peur de rien, ni même de la nostalgie que l'on croit si douce.

J'arrive enfin sur les dalles en pierre, grignotées par les pissenlits.

Le laurier embaume toujours autant. Pris d'une euphorie soudaine, je me roule sur un carré d'herbe jaunie d'où je contemple, à la renverse, le pommier du Japon.

Un bourdon me taquine le museau.

Je crois voir un volant de badminton fendre l'air. Un avion me survole, comme il l'a toujours fait au-dessus de ce jardin. Avant, l'on voyait même le concorde. Les nuques des enfants se tordaient pour ne pas perdre une miette de ce spectacle majestueux.

Je l'entends s'agiter à l'intérieur, à essayer d'ouvrir un tiroir en bois qui résiste, gonflé par le temps, figé par l'oubli.

Elle revient, victorieuse, avec un paquet de cigarettes à moitié moisies - la pleine satisfaction d'un ancien interdit transgressé-

Je n'ai pas de passion particulière pour le tabac. Une fois, juste avant de déclencher une bagarre avec Spartacus, j'ai mâchouillé devant lui un mégot de cigarette, par pure provocation.

J'en garde un souvenir mitigé. C'est très difficile d'impressionner Spartacus. Son maître se plaît à raconter qu'on a déjà trouvé dans ses déchets intestinaux une paire de chaussettes et une languette de chaussure. Il est vrai qu'en comparaison, un mégot de cigarette ne pèse pas bien lourd.

C'est bien un avantage chez les chiens que de pouvoir laisser choir au coin d'une rue ou au pied d'un arbre les noeuds qui pèsent anormalement sur l'estomac (je n'ai jamais prétendu être poète). Chez les humains, le processus d'assimilation me semble beaucoup plus complexe.

Mais j'ai le sentiment de m'être légèrement éloigné de mes pensées premières.

Le soleil est revenu. On est tellement mieux dehors, à chauffer sa couenne et surtout à ignorer le crissement des meubles qui traînent lamentablement sur le parquet, résistant de tout leur poids à l'expulsion.

Elle préfère ne rien voir, ne rien entendre mais cela ne change rien: en droit, cela signifie être complice par instigation.

Complice de quoi? Sans doute de ne pas être à la hauteur des attentes des anciens, voire même de saboter les efforts de toute une vie.

On a déjà si peu de temps pour réaliser ses propres ambitions... Qu'auraient-ils pu faire de cette maison déjà à moitié dévastée? Un maillon précieux de la chaîne des générations a sauté trop vite. L'abandon prématuré de ce lieu est là pour le rappeler.

Les parents ne devraient rien construire pour leurs enfants, ne nourrir aucun projet pour eux.

Voici une bien étrange façon de les remercier. Pour un peu, on les rendrait coupables de ce bonheur passé au goût de gelée de groseilles, on leur en voudrait de nous avoir laissé butiner ce pied de cassis et de nous avoir livré ce grand cerisier qui apparemment ne s'en est jamais remis. Ses branches ont l'air aujourd'hui si tristes et fatiguées. Le bois s'effrite. Il est creux, comme rongé de l'intérieur.

Et pourtant, la maison est toujours aussi belle. Dans ses entrailles, elle renferme encore ces odeurs mêlées de roses et de bois coupé. Sur le petit tableau noir, à côté du sécateur, une inscription à la craie n'a jamais été effacée. Qui osera effacer ces mots? Personne n'en prendra la peine...ils faut croire que les mots nous survivent, qu'on leur accorde de l'importance ou pas du tout.

Qu'il est facile de regarder tout ça avec une infinie tristesse!

Qui suis-je, moi, petit basset insignifiant, pour me répandre ainsi et verser dans les états d'âme d'une enfance que je n'ai jamais connue et que je m'empresse d'idéaliser? Eh bien, je suis un chien qui suit sa patronne, jusque dans ses doutes.

Je suis doué d'une empathie exceptionnelle. Ce qui se passe dans le coeur des hommes, je le comprends plus que quiconque.

Si je me couche à ses pieds, silencieux et soupirant, c'est que j'ai une bonne raison de le faire.

Je suis un drôle de cabot qui attend que tristesse se passe car j'ai bien compris que même la nostalgie est un sentiment éphémère.

L'essentiel, c'est d'avoir toujours de l'énergie et des rêves à revendre. Mais là, on va dire que je radote. Et alors? C’est le privilège de l'âge, non? J'ai quand même 10 ans (*)!
(*): 10 ans = trois générations canines

lundi 7 avril 2008

Petit, je craignais de changer de dimension

Matinée du 7 avril, promenade enneigée,
dans une autre dimension

Il existe une autre dimension, par delà celle des hommes. Une dimension aussi vaste que l'univers et aussi intemporelle que l'infini. Elle s'étend aux frontières de l'ombre et de la lumière, de la science et de la superstition, elle transcende toutes nos peurs et dépasse toutes nos connaissances.

Et nous voilà repartis pour un aller simple! Titititi titititi titititi titititi PAMPAM!

Pourquoi faut-il qu'il pleuve...Pourquoi faut-il qu'elle meuble ce sombre après-midi à visualiser l'intégralité de la Saison 1? Une série vieille d'un demi siècle!

Cette musique finit par me mettre à crocs.

A 17h00, chez Madame Josette, nous ne partions pas aux confins des ténèbres. A cette heure là, nous avions le bon goût de prendre le thé.

Je deviens vaguement nostalgique.

Apprêtez-vous à entrer dans une nouvelle dimension qui ne se conçoit pas en terme d'espace mais où les portes entrebâillées du temps peuvent se refermer sur vous à tout jamais.


Mais qu'elles se referment une fois pour toutes, nom d'un chat! Je n'ai jamais autant aspiré au repos. Titititi titititi titititi titititi PAMPAM!

Je vois bien que même le chat a les yeux révulsés.

Je vous présente James W Corry.

Son univers: une cabane et une vieille voiture rafistolée qui ne peut l'emmener nulle part parce qu'il ne peut aller nulle part.

Pour votre information, James W Corry est un criminel en train de purger sa peine. Il devra passer l'intégralité de sa détention sur cette planète isolée, véritable prison à ciel ouvert, à 9 millions de km de la terre.

Vous avez devant vous un homme confronté aux rigueurs du soleil et du froid...Un homme qui se meurt de solitude.

Là, je commence à me sentir mal à l'aise: Il n'a même pas un drôle de chien-chien pour lui tenir compagnie?

J'ose à peine regarder ces images sinistres car la solitude ou la simple évocation de la solitude m'est rigoureusement contre indiquée. Le vétérinaire l'a bien dit: je fais de l'anxiété de détachement.

C'est comme une sorte d'allergie.

Rien que de voir ce bougre en train de faire une partie d'échec contre lui-même, j'ai des bouffées de chaleur et surtout, une irrépressible envie de réduire en miette la garniture du canapé (c'est un symptôme habituel pour les chiens souffrant d'anxiété de détachement)

Le premier tableau de chaque épisode présente le plus souvent une scène d'une singulière banalité et l'atmosphère n'en est que plus inquiétante.

Le sentiment d'isolement est encore plus effroyable lorsque l'individu s'obstine à l'ignorer, ou lorsqu'un triste pantin se trouve à évoluer dans la foule, une foule mobile, toujours affairée à ses activités quotidiennes.

Pourtant, cette foule ne vous paraît pas froide et insensible; Elle est même souvent humaine et pleine de bonne volonté.

Simplement, un être va lui échapper totalement.

Elle n'en a pas conscience et n'en aura jamais conscience, contrairement au protagoniste principal.

C'est bien le ressenti de ce décalage qui est insupportable, d'autant plus insupportable qu'il ne conduit pas à la folie: la victime aura jusqu'à la fin conscience d'avoir été projetée, de façon irréversible, dans un univers fait de solitude et de néant, un univers que côtoie notre quotidien sans ne jamais le rencontrer.

Ce voyageur solitaire finira par avoir le sentiment de n'avoir jamais existé.

L'enfer de l'isolement, qui renvoie à la négation de l'existence, n'épargnera pas non plus ce passionné de lecture qui n'aspirait paradoxalement qu'à une profonde solitude.

Ce personnage se réjouit d'être le seul survivant de la bombe atomique car celle-ci a épargné également une multitude d'ouvrages que la bibliothèque nationale, sinistrée, a recrachés.

Un autre miracle: toutes les provisions alimentaires sont restées intactes.

Et bien mieux encore: dans ce paysage de ruines, un canapé lui tend les bras.

Mais à peine a t'il le temps de prendre conscience de la réalisation de son fantasme, qu'un drame plus terrifiant que la destruction de la planète survient...

Que va t'il advenir d'un myope qui vient d'écraser bêtement ses lunettes, dans une situation aussi extrême?

On n'a même pas envie de sourire.

La leçon personnelle que j'en tire est qu'un homme privé de sa créativité et de ses rêves est un homme qui subit un sort bien plus redoutable que la mort. C'est un homme condamné à ne vivre qu'à travers les besoins que crée pour lui la société et qui n'est pas armé pour affronter la solitude, recherchée ou non.

Cette série télévisée semble faire de la solitude des hommes une tragédie pas seulement quadridimensionnelle car ces drames silencieux surviennent dans un monde qui nous est très familier. La fiction n'est qu'un simple prétexte, le but inavoué étant de chercher à sonder l'âme humaine, décidément bien ténébreuse, dont le destin ultime semble être de combattre, seule, ses démons. L'homme n'aura d'autres choix que de se trouver, un jour ou l'autre, face à lui-même.

Je me demande si notre agitation souvent fébrile ne vise pas inconsciemment à retarder ce moment, au risque de tomber dans une logique inverse: l'excès de travail et de comportements consuméristes pourraient très bien au contraire endormir et fragiliser les esprits, les laissant encore plus démunis face à l'inconnu.

Lorsqu'elle laisse son esprit vagabonder en pleine journée de travail, ma patronne n'a pas du tout le sentiment d'être improductive: bien au contraire, elle apprivoise autant que possible le néant, et veille ainsi à ne pas sombrer dans la quatrième dimension.

Toute cette démonstration pour en venir à justifier ses périodes d'inertie...c'est un peu tiré par la laisse, enfin je veux dire un peu forcé comme raisonnement...
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Le sixième épisode vient de débuter: Je sais ce qu'il vous faut. Un vieux marchand sympathique et bienveillant vend ce qu'il vous faut. Disons surtout qu'il devine ce qu'il vous faut, mais déjà je retiens mon souffle...je suis redevenu le jeune chiot qui commence à comprendre qu'à l'âge adulte, on ne maîtrise pas plus l'univers.

Nous sommes transportés dans une autre dimension, une dimension faite non seulement de paysages et de sons, mais surtout d'esprit; un voyage dans une contrée dont les frontières sont notre imagination, un voyage au bout des ténèbres où il n'y a qu'une seule destination: la quatrième dimension.

jeudi 27 mars 2008

Dans la jungle, terrible jungle de KARUKERA



Madame Josette, la voisine, vient de me servir un reste de ragoût. L'estomac bien rempli, il ne me reste plus qu'à attendre l'heure de la promenade. Cela fait déjà 9 jours que nous avons pris nos habitudes tous les deux et ce nouveau rythme me convient parfaitement, à tel point que je deviens très docile et obéissant.

C'est une après midi pluvieuse et j'aime à entendre la pluie battre les pavés, sur fond d'odeurs de tartines grillées.

Mais, aujourd'hui, au lieu de dormir profondément comme à mon habitude, je plonge dans un demi-sommeil que vient troubler le tintement léger d'une cuillère sur la porcelaine fine d'une tasse de thé.

Ce son hypnotique devient clapotement puis cliquetis plus violent, comme celui du foc frappant le mat d'un bateau exposé au vent.

Je me retrouve curieusement à flotter au dessus d'un voilier.

Perdant tout contrôle, je subis une soudaine accélération de mon rythme cardiaque, mon corps se préparant à un drôle d'envol. Je passe de 6000 à 27000 pieds et toute cette puissance me permet de percer en un éclair les nuages noirs et épais, chargés d'humidité, qui stagnent au dessus de mes oreilles.

C'est alors qu'incrédule, je me surprends en train de survoler un immense miroir bleu argenté. Ma vitesse de croisière est de 900km/h au sol.
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Si c'est encore un rêve tordu, il faut au moins lui reconnaître sa remarquable précision.

Au bout de quelques heures, mon esprit engourdi par la magie de ce voyage onirique, se met à la recherche d'une escale. Je me permets cependant d'hésiter entre l'Océan Atlantique et la Mer des Caraïbes.

Entre les deux, ce que je crois être au loin une simple éclaboussure de terre devient, au fur et à mesure de mon approche, un diamant d'un vert intense et lumineux.

De quelle divinité cette gigantesque émeraude peut t'elle bien orner le front?

La beauté ne peut être le fruit du hasard et a nécessairement une vocation... Ou alors, elle échappe à mon entendement.

A peine posé, j'explore les facettes de ce joyau dont la pureté n'a d'égal que sa perversité. Un couloir végétal d'une hauteur impressionnante se dresse devant moi, me conduisant à une cascade trop paradisiaque pour être bien attentionnée. Je succombe au plaisir d'une baignade dans les eaux tièdes mais très vite les rochers glissants me réservent de bien mauvais tours et m'entraînent dans un plongeon forcé alors même que j'étais volontaire.

De faux pas en faux pas, je m'extrais, haletant, de la forêt tropicale et prend la décision de n'enfoncer les pattes que dans le sable fin des lagons dociles et photogéniques. Les Portes de l'Enfer... quel drôle de nom pour ce que j'imaginais être un solarium naturel... Bien trop confiant, je manque de me faire aspirer par le trou de Madame Coco, triste légende qui n'a rien à voir avec une farce graveleuse.

Je m'engage alors définitivement sur la terre ferme et m'achemine, sous un soleil sans ombre, jusqu'à la Pointe de la Tortue d'où je peux découvrir l'activité assourdissante des souffleurs.

La mer déchaînée s'immisce dans les cavités calcaires et, sous l'effet de la pression, se trouve propulsée au dessus de la roche pour former un véritable geyser. Je me prends en retour les embruns en pleine face. Mes coussinets brûlent sur les cristaux de sels qui se sont formés jour après jour.

Exclu de la forêt tropicale tel un corps étranger, menacé d'être englouti par les vagues qui me poursuivent jusqu'à percer la croûte terrestre, je n'ai d'autres choix pour trouver le salut que de gravir les montagnes de Basse Terre. En altitude, je serai enfin hors d'atteinte.

La Souffrière n'est pas si haute et ne réserve pas de surprise particulière: elle est égale à elle-même, c'est à dire sulfureuse mais loyale car elle signale, par ses fumerolles, les endroits où il vaut mieux s'abstenir de poser les pattes. La végétation alentours n'est que cendre.

Je rebrousse chemin mais soudain, il me semble entendre comme une bête aux abois, ou plutôt le cri d'un oiseau moqueur. Ce piaillement m'est familier et annonce un choeur entier de cris de ralliement. Je distingue parmi eux le rire de ma patronne.

Je les découvre, voûtés sous leur cape de pluie, travaillant à se répartir les victuailles. Je cours dans leur direction mais j'ai la sensation que mes pattes moulinent dans le vide.

Mes babines tressautent encore sous l'effet de l'odeur du poisson fumé lorsque que mes yeux s'ouvrent peu à peu sur la réalité. Je crois reconnaitre dans l'entrebaîllement de la porte ma patronne qui cause avec Madame Josette.

Emergeant à peine de mes songes étranges, je doute un court instant de son identité. Sa peau est tannée par le soleil et sa chevelure est épaissie par l'air marin, presque crépue.

Alors qu'elle se dirige vers moi, j'observe que sa silhouette est plus robuste, et sa démarche très chaloupée.

Je n'ose pas la saluer. Elle s'amuse à prendre ma réserve pour de la bouderie.

Telle une matrone, elle plante ses mains sur ses hanches en basculant le bassin vers l'avant.

- ça ka maché, Chien la?

Puis, se tournant mollement vers Madame Josette:

- Et ben...I conten chien la. Bien mangé et tou gro. Ou tro geinti, Madam Josette. Mèci!... Ou ni l'her fatigué! Man man ou kaille bien?

- Moin désolé mi moin pa ka pale créol...

- Tan pi! ça pa ni impôtence! Moin pa bava. Ki l'hè i yé? Ouh là là! Il di cink hè di minutt! Moin crazé et la pli ka tombé! ÇA fouett pa ici! Mèci pou chien la! Bonsouê!

Ma patronne est revenue de son baptême créole et apparemment, elle tient à le faire savoir.

Il y a ce côté exaspérant chez elle que lorsqu'elle est emballée par un voyage, elle ne sait pas quoi inventer pour en prolonger le plaisir.
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L'appartement est rempli d'odeur d'épices en tous genres. Je sens que mon prochain rêve se fera dans une ambiance zouk.

Ne la contrariez pas trop dans ses fantaisies, vous gagnerez même à abonder dans son sens, car ce sera alors « Punch pou tout'moune »!

Cependant, elle aura beau avoir le sang gorgé de rhum citron, elle ne parviendra qu'à faire fuire les moustiques mais certainement pas à reproduire la douceur de vivre en bords de mer.


mardi 11 mars 2008

Intermède


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A trop vouloir s’ouvrir, il s’est tordu
Je me prends un vent par mon parapluie
Telle une corolle vers le ciel tendue
De l’eau des nuages gris il s’emplit

D’un coup sec je le rappelle au devoir
Mais mon caban aussi s’est retourné
Sur mon visage le col s’est plaqué
A tâtons, je progresse dans le noir

Il m’énerve ce môme à se moquer
Qu’il surveille donc sa belle casquette
Gonflée par le vent, elle veut tournoyer
Entrer dans la valse des pétales en fête

Le printemps se joue déjà de l’hiver
Mais c'est encore un petit joueur
Je le devancerai bien d'une longueur
Rien qu’en traversant cinq fuseaux horaires

mercredi 27 février 2008

Le Dilemne de Mister PATATE


J’ai viré Bug.

Pour une question de chiffre, bien évidemment. Son audience s’essoufflait et il ne remplissait plus son quota de catastrophes matinales. Je reprends donc la gouvernance de ce blog mais j’ai bien conscience que toute acte d'autorité induit des décisions radicales et douloureuses.

Oh bien sûr, il présentait l'avantage de n’avoir aucune exigence financière, se contentant de me réclamer deux fois par jour ses croquettes (Royal Canin, tout de même). Cependant, même la gratuité finit par coûter cher, surtout quand elle ne fournit plus de résultat.

J’ai donc investi dans l’innovation et l’audace afin d’accrocher davantage le lecteur.

Vous avez noté le changement de style?

Un vent de fraîcheur vient enfin de souffler sur mon interface.

Il m'a fallu recourir à des trésors d'ingéniosité pour faire la nique à tous ces nouveaux blogs qui ne demandent qu'à se laisser envahir par des graphismes toujours plus percutants et déjantés.

Mais la concurrence ne me fait pas peur. Bien au contraire, je pense qu'elle est un véritable facteur de progrès et cette réjouissante figure en est l'illustration la plus convaincante.

Je vous présente donc Mister PATATE, le nouveau visage de mon blog, qui atteindra bientôt, je l'espère, la notoriété des Mangas.

Je ne vous cache qu'il m'aura fallu bousculer bon nombre de mes repères esthétiques et mettre à mal mes préjugés pour oser vous présenter ma dernière trouvaille que j'ai mûri en silence, dans le secret d'un huis clos. Mais un créateur doit savoir se mettre en danger et enfanter dans la souffrance.

Mon engouement récent pour Mister PATATE est né, je dois bien l'avouer, d'une frustration trop prévisible, celle provoquée par ce douloureux sentiment de sentir l'inspiration se tarir.

Grâce à cette nouvelle figure emblématique du progrès informatique (issu du révolutionnaire Eee PC Asus), je peux surfer sur une infinité de combinaisons, choisir parmi une dizaine de paire de yeux, que je peux assortir avec des nez et des moustaches de styles très différents, pour multiplier les expressions et réinventer chaque jour mon personnage virtuel.

Les jaloux saisiront cette occasion pour fustiger encore les progrès technologiques et faire de Mister PATATE une nouvelle preuve de l'inanité de la technologie, qui ne serait destinée qu'à mener les populations au crétinisme le plus abouti mais je les mets au défi, ces ronchons sceptiques, de réussir à harmoniser la moustache rousse avec le sourire en biais, sans même recourir au nez en forme de poire.

Ils comprendront alors que ce logiciel est loin d'être aussi puéril qu'ils le prétendent.

La complexité et le génie se nichent dans les jeux les plus innocents.

Définitivement séduite, je vois encore deux motifs supplémentaires de recourir à cet outil de travail stimulant et novateur:

- Amélioration de l'acuité visuelle, par l'exercice d'une gymnastique oculaire pour une adaptation maximale à l'écran 7 pouces.
- Prévention efficace contre l'arthrose des phalanges, à force de formater ses mains à la taille du clavier et se garantir au final la dextérité des mimines d’un enfant de 6 ans.

Enfin, ce véritable traitement anti-âge est accessible à tous, pour peu que les nerfs n'aient pas déjà été éprouvés dans la journée.

Je trouve même l'inconfort anachronique de mon nouvel ordinateur assez émouvante.

La technologie subirait-elle la malédiction des phénomènes de modes: à force de saturation, en serait-elle réduite à stagner ou à régresser? Après l'hyper technologie, renoncerait-on au bluff des machines multifonctionnelles et ultra puissantes pour retrouver les charmes discrets du minimalisme.

Progrès. Regrets. Ces mots pourraient bien avoir la même racine latine, le changement de préfixe traduisant simplement l’hésitation entre l’optimisme et le recul face à la progression.

Plus les possibilités et les choix se diversifient, plus il est tentant d’accéder à un certain dénuement ou de s'imposer un retour à un mode de vie épuré, et de snober ainsi la technologie actuelle et son offre permanente de prestations de services.

Et cette interrogation en soulève une autre: l'accès illimité à la connaissance ne conduirait-il pas, tout autant que l’excès de technologie, à un phénomène de rejet?

La facilité finit sûrement par ennuyer. Seul le secret mobilise. Il suffit qu'un Chef d’Etat démente l'existence d'un texto d’adolescent maladroit pour faire réagir l'ensemble des médias et justifier la saisine d'un juge d'instruction.

Si j'étais ministre de la culture, je créerais des maisons closes de la connaissance avec ses codes et ses entrées privées, juste pour titiller les foules et exacerber les curiosités.

Je mettrais tout sous clef, les philosophes des Lumières, les romans de Stendhal, les peintures de Gauguin, les travaux de Michel Ange, les partitions de Mozart, les paroles de Brassens, la recette du kouign aman, tout ce qui fait la richesse de l'humanité, culturelle ou calorique, jusqu'à provoquer un soulèvement général, jusqu'à entendre des millions de manifestants crier à l'injustice, jusqu'à les voir prendre les armes pour reconquérir ce dont on les a privés injustement et revendiquer la pleine propriété de leur patrimoine culturel.

J'en viens à me demander si la menace et l'injustice, ou plutôt le sentiment d'injustice, ne sont pas les ressorts principaux du progrès humain.

Et pour l'instant, il faut croire que je vis dans la plus parfaite insouciance, loin du danger et des menaces, puisque je mobilise mon intellect à habiller une patate. Je devrais m'en réjouir.

Néanmoins, l’âme humaine est suffisamment complexe pour aimer à se sentir parfois menacée.

Je dois bien admettre que Bug incarnait jusqu’ici, à la perfection, cette notion de péril latent. Ma calamité mériterait de reprendre du service. Mais je dois en parler d’abord à son avocat. Et oui… cette canaille n’a pas perdu de temps…

vendredi 8 février 2008

Mon fabuleux destin


L’histoire, elle commence toujours bêtement avec moi. C’était un 10 avril 2003…
Euh, non… ça fait un peu redite.

Nombreux sont ceux qui s’interrogent sur l’histoire de mon ascension fulgurante, moi, ingrat petit basset, misérable orphelin honni de sa famille d’accueil et recueilli dans les refuges de la SPA…

Aïe, faut-il absolument que je la connaisse, cette angoisse de la page blanche ! Mais comment parvenir à retracer mon extraordinaire destin, comment témoigner et transmettre aux jeunes générations le goût de l’effort et leur inculquer cette farouche volonté d’y arriver?

Nous sommes un 10 avril 2003, un sombre après-midi.

Vingt trois congénères partagent ma ratière, dressée à l’extérieur, en pleine forêt de Plaisir.

Il pleut des cordes et je continue à m’embourber dans la glaise. Cette lanscaille me pèse. Elle fait de la terre une mélasse que j’ai peine à balancer. Faut pourtant que j’avance ma percée sous le grillage.

Le ciel est bas. Je profite des hurlements et de l’agitation des autres taulards pour taquiner le terrain.

Je me sens les quilles en marmelade mais je m’acharne. J’sais pas ce que c’est que d’avoir du sang de navet.

Pourtant, la maison est régulière. Elle mérite pas que je lui fasse le coup de la fille de l’air. Je copine avec tous les gonzes. Je suis entouré d’écorchés vifs, de chiens humiliés, de bêtes détraquées ou mélancoliques, de drôles de foireux et de vilains traqueurs. Y a même un Loulou de Poméranie.

On a subi suffisamment de morsures dans notre vie de pouilleux pour ne pas être tentés de se dégommer, dans notre abri crapoteux.

J’sais bien que les loufiots de la SPA ont une bonne bouille et que la graille est correcte. En plus, je suis bien soigné.

Je continue pourtant à faire mon trou, uniquement pour ne pas me barrer en brioche. J’ suis pas du genre à m’endormir sur le rôti.

On reste des taulards et on doit se comporter comme tels. Si on me fait bouffer de la taule, c’est pour que j’apprenne à m’arracher. Pour déboucler un coffiot, faut déjà qu’il soit bouclé, non ? Pour goûter aux joies de la cavale, fallait bien que je connaisse le mitard.

Mes cops s’énervent et sont divisés sur mes projets. Ça jacte dans tous les sens. Qui va suivre ? Qui va moucharder ? L’angoisse d’une nouvelle solitude étreint les froussards. Les paranos soupçonnent un coup d’arnac. Les bulleurs finissent s’impatienter « On jaffe quand dans c’te tôle ?»

Je continue à me défoncer, les pattes dans la gadouille, pour ne pas terminer fêlé. J’ sais bien qu’à la fin, ils finiront tous par ramener leur barbaque. Faut bien sauver ses côtelettes.

Soudain, les aboiements s’interrompent. Ça sent la dirlo. Elle se tient devant nous, la rombière, scrutant l’intérieur de la cellule. Nous sommes à ciel découvert mais il est couvert, justement, le ciel. Il fait glauque. C’est ma veine. Ce n’est pas le moment de se faire serrer.

Je distingue deux silhouettes aux côtés de la mégère, l’une grande et carrée, l’autre petite et frêle.

Tous les ratiers, sans exception, se jettent aveuglément sur le grillage et rivalisent de pirouettes. C’est un réflexe de survie qu’ils ont acquis au bout de quelques semaines: emballer le badaud pour gagner sa confiance et sa protection.

Pendant qu’ils se croient tous à la Star Ac et qu’ils balancent leur numéro, je couvre au mieux mon pauvre ouvrage et je me fonds dans le décor.

La gringalette me grille et elle me fixe maintenant en riboulant des calots.

Il faut que je donne le change, immédiatement…

Un seul réflexe me vient : je m’assieds et je baille.

Je suis marron… y a un truc qui la turlupine : “ C’est normal, qu’il ait les pattes retournées, ce chien ? ” J’essaie discrètement de faire converger mes orteils “ - Vous parlez de Stroumph ? Oui, oui, c’est sûrement ce qu’il y a de plus normal chez lui... ” “ - Il a l’air calme en tout cas par rapport aux autres, c’est ce qui compte…c’est pour mon père qui est âgé ; je veux juste un chien facile à vivre, pas un hyperactif”.

Le drôle de zig, à ses côtés, a l’air méfiant : “ En réalité, on vient juste pour voir, on ne ramènera pas de chien aujourd’hui et ce d’autant que le futur maître n’est pas encore au courant ” « -… » “ -Il aboie ? ” “ Oh non ! vous savez c’est un chien tranquille ; un vrai tire-au-flanc. Mais vous êtes sûre que votre père veut un chien ? ” “ – oui, il aime bien les bêtes. », le frangin : « - ce qu’il aime moins, ce sont les surprises… ”

Voilà comment je me suis trouvé dans la tire du grand mec, sur fond d’engueulades.

Apparemment, ça ne le réjouissait pas d’être complice malgré lui de ce traquenard. C’était vraiment une écervelée, elle se conduisait comme ces irresponsables qui craquent pour un pôv clebs et le balancent ensuite sur le bitume, à la première occasion.

De son côté, elle prônait les bienfaits insoupçonnés qu’un drôle de cabot pouvait apporter à un être démotivé, usé. Elle parlait comme ces jaspineurs de baveux ou de politicards. Et déjà, ça commençait à déteindre sur moi.

Bref, j’ai tout de suite saisi la mission dont j’allais être investi: accompagner un être humain dans son apprentissage de la solitude. Je n’étais donc pas un chien de compagnie mais un “ chien d’accompagnement ”, ce qui induisait un rôle beaucoup plus actif et beaucoup plus complexe qu’il n’y paraissait. Il fallait intervenir là où les autres avaient échoué.

Mais, tout çà, je m’en fichais un peu car je n’arrêtais pas de penser à mon tunnel que je n’avais pas fini de creuser. Ce sentiment d’inachevé me rendait dingue. Il se mettait à nouveau à pleuvoir et la terre allait s’affaisser. Tout serait à refaire.


Et puis surtout, ça me troublait, ce choc des cultures. J’en perdais progressivement mon langage si fleuri.

Pendant ce temps là, ils continuaient à s’engueuler mais de façon plus joyeuse : il fallait me trouver un nouveau nom. Elle trouvait “ Stroumph ” trop réducteur. Les noms de Rambo et de Zorro ont été suggérés par le grand mec, que je trouvais au final plutôt marrant. Fatigué, j’ai réagi mollement au nom de Bug mais ça leur a suffit. Ils ont opté pour Bug.

C’est vrai que Bug, c’est beaucoup moins réducteur.
[150 pages plus tard]

que tout le monde se retournait derrière moi. Moi, je courrais comme un dératé, la barquette de bifton entre les crocs, bien serrés. Ça commençait à sentir le roussi. Les gens du quartier encourageait « super Jaimie » (c’est le surnom que je lui donnais au départ) dans sa course surnaturelle. J’ai viré à droite et je me suis propulsé dans la brasserie de la place de la Cathédrale. Ça devait faire six mois que je n’avais pas mis les pattes dans un troquet. J’ai compris que cet endroit allait devenir la planque idéale pour…
[213 pages après]

C’est là qu’elle m’est apparue. Une belle blonde bien en chair. Elle avait une robe soyeuse et nuancée. Elle sentait l’herbe fraîchement coupée. Au garot, elle devait bien faire soixante centimètres. Son stop mettait en valeur une large gueule carrée. Et ses guiboles étaient impeccablement poilues jusqu’aux ongles, taillés comme des accroche-cœur .

Je me suis grandi autant que j’ai pu. En redressant les oreilles, je pouvais facilement gagner trois centimètres. Elle s’est retournée à nouveau et a dodeliné de la croupe. On s'est compris. Il ne restait plus qu’à se soustraire à la surveillance des cerbères.

[207 pages plus loin].

et s’habituer maintenant à ce qu’on m’appelle Louis XV, avec cette déférence emprunte d’admiration et de profond respect.
[Et enfin, la conclusion]

Je suis devenu plus populaire qu’un candidat aux municipales. J’ai entendu dire qu’un chien n’avait pas de statut et qu’il était inéligible. Vous croyez que ça va m’arrêter ? C’est mal me connaître. L’ambition et le travail acharné, c’est l’histoire de ma vie.

Il m’a fallu 574 pages pour comprendre que je dois ma destinée à une volonté hors norme et à un courage ineffable, moi, petit morveux né dans la rue ayant grandi avec les parc-mètres. J’en ai arrosé des pneus et éventrer des sacs poubelles, avant d’en arriver là.

Cependant, être un gagnant ne s’improvise pas. C’est pourquoi j’ai écris ce livre. J’ai voulu partager avec vous les clefs de ma réussite.

Car il ne faut pas oublier une chose : ce destin exceptionnel, je l’ai forcé de façon insolente.

L’attitude du battant, il a fallu l’adopter dès le départ et depuis, elle est devenue un réflexe.

Chaque fois que je devine l’adversité, chaque fois que je renifle le danger ou les embrouilles, j’adopte inlassablement la même stratégie, car c’est la seule qui ait fait ses preuves.

Je m’assieds et je baille.