mardi 20 décembre 2022

Révélation

 

Vous êtes-vous déjà trouvé prisonnier d’une forêt épaisse, à la tombée de la nuit ?

Avez-vous déjà surpris des regards miroitants et flottants, perçant l’obscurité, vous observer avec gourmandise, comme conviés au spectacle de votre déroute?

En cette saison hivernale, la nuit vous tombe dessus comme un voile lourd jeté sur les esprits les plus hardis.

Vous poursuivez un chevreuil, lors d’une promenade innocente en fin d’après-midi, vous n’entendez même plus la voix de votre maîtresse qui veut toujours vous ramener à ses pieds, puis vous vous retrouvez au milieu d’un embrouillamini d’anciens sentiers rognés par les fougères et les épines qui deviennent de plus en plus denses au point de vous barrer définitivement la route. Vous ne pouvez ni avancer, ni reculer. Vous ne voyez plus rien.

Voilà comment j’ai été pris au piège de ma course folle. Le jour déclinant s’est laissé tout entier dévoré par les ténèbres et j’en fus le témoin impuissant.

Cette nuit-là, dans la forêt, j’ai eu très froid. 

Mon pelage est dépourvu de sous-poils. Dès que je suis immobile soumis à une température à moins de 12 degrés, mes pattes et mon abdomen sont pris de violents tremblements qui ressemblent à ceux de la peur. Je tressaille de tout mon corps.

Me reviennent alors en mémoire mes angoisses de cabot malmené par des tocards. Je suis à nouveau ce chien pouilleux et gémissant devant une gamelle sèche, triste âme abandonnée à la lisière d’une forêt.

Mais cette nuit-là, où je me suis abandonné tout seul, j’ai fait taire pour une fois mon instinct de survie. J’ai cessé de me débattre dans les ronces, et je me suis assis, résigné, indifférent à mon sort. Livré au loup ou délivré par une main humaine, peu m’importait.

Je décidai d’expérimenter la passivité totale. 

Il me vient parfois en tête cette drôle de question : cela fait-il une différence que je m’agite à sortir d’une situation pénible ou que j'opte pour l'inaction? 

Je me convainquis que l’immobilisme était la meilleure façon d’épuiser les forces du Destin, qui n'aiment à s'acharner que sur ce qui lui résiste...ne plus bouger une seule patte, et ne penser à rien d'autre que de se concentrer sur les subtiles variations des énergies en confrontation, travaillant naturellement au rééquilibrage du vivant. 

Malgré toute ma bonne volonté à ne rien faire, ma tentative de méditation en Pleine Conscience fut interrompue par un évènement troublant, et décisif.

De l’autre côté d’un petit cours d’eau scintillant sous le reflet d’une lune pleine, je cru apercevoir la silhouette de ma maîtresse. Je me trompai... les jambes étaient bien plus longues et surtout, elles semblaient désarticulées. Je n’avais jamais vu une femme progresser de façon aussi pathétique. Les bras effectuaient des mouvements désordonnés, et le corps entier semblait vouloir s’extraire de liens invisibles. La robe sombre et courte, qui recouvrait ce corps déréglé, laissa apparaître une chair lymphatique, à faire fuir votre propre sang. J’étais bien plus qu’engourdi, je me statufiai d’effroi et mon corps en oublia même de trembler.

Un grognement incontrôlable sortit malgré moi de mes entrailles, que je ne parvins pas à étouffer.  L’ombre se figea. Un visage exsangue et creusé, qui semblait avoir absorbé toute la blancheur de la lune, se tourna vers moi. 

Je remarquai que la bouche était contractée, et les mâchoires serrées. C’est un mauvais signal pour nous, les chiens trop longtemps maltraités.  Un visage qui se crispe, c’est l’annonce d’un coup de poing qui explose dans la gueule, ou d’un bâton qui s’écrase sur les flancs. On courbe l’échine, instinctivement. Au lieu de cela, je ne pus m’empêcher de scruter dans la nuit cette figure déformée, et de tenter de capter une odeur. Je me levai, étira mes pas prudemment vers cette apparition, et tendis la truffe.

Je distinguai des yeux sombres et grands, des lèvres écarlates, encore charnues, contrastant avec le teint cireux, comme en décomposition. Quant à l’odeur, il faut bien dire ce qui est, en expert de l’odorat :  Contre toute attente, la créature ne chlinguait ni la mort, ni les emmerdements.

J’approchai encore.

Je devinais la finesse des traits, et des pommettes saillantes. Elle n’était donc pas laide. Il y avait eu sans doute de la douceur, par le passé, et même une infinie tendresse qui était passée dans ses grands yeux. 

J’ai su alors que je ne serai pas frappé.

Comme pour m’aider à percer son mystère, la nymphe en déshérence émis un râle étrange. Je dressai les oreilles...Ce n’était pas un râle, mais un chant dont je distinguai à peine les paroles : 


« Une fille faite pour un bouquet,

Et couverte

Du noir crachat des ténèbres...»

 Mes coussinets me brûlaient à force d’avoir écrasé les ronces, mais j’avançais encore...

         « Une fille galante

Comme une aurore de premier mai

La plus aimable bête

         Souillée et qui n’a pas compris

Qu’elle était souillée

Une bête prise au piège

Des amateurs de beauté »

L’aimable bête devina en moi une écoute attentive. Elle pria la lune de prolonger la nuit, afin de tout me raconter de son malheur sur terre.

Le régisseur céleste lui obéit sans objection, et l’unique projecteur de cette nuit sans fin enflamma la scène, pour suivre les gestes de la danseuse macabre, qui mimait une déchéance cruelle.

Ma sublime héroïne prit tour à tour la forme d’une dénommée Antigone, puis celle d’une belle jeune femme, éprise de littérature et d’amour, suicidée par la Société. Quand l’une hurlait avec les loups devant une pierre tombale, l’autre se cognait la tête contre les murs de l’incompréhension.

J’assistai à un spectacle hallucinant et fut projeté dans un univers magique, peuplé de figures mythologiques, et de tragédies, d’humour noir, et de mots qui tuent, de mots qui sonnent encore aujourd'hui à mes oreilles.

Les regards curieux suspendus tout autour de moi n’étaient donc pas réunis pour assister à ma perte. Ils attendaient, comme chaque soir, l’apparition de mon Illuminée qui avait encore tant de choses à révéler.

Perdu dans une forêt peuplée d’ombres sans vie, où les regards ne se croisent jamais, je compris que je me trouvai dans le plus beau théâtre qui soit. Ici, se jouait sans aucun filtre la vie que les hommes s’interdisent. Ici, on criait d’une voix assurée toutes les douleurs que les hommes taisent par convenance. Ici, on célébrait les sacrifices faits au nom de l’amour. Ici, on crachait sur les règles de bonne conduite, dictées par les escrocs autorisés.

Soudain, une main s’abattit sur moi et me saisit par le collier. Encore étourdi, je mis un temps à reconnaître la voix de la patronne: « Tu veux me rendre folle ou quoi ? Je t’ai cherché partout! Je te jure que ça va … » Elle ne put terminer sa phrase tant elle était essoufflée et encore éprouvée par la peur panique de m’avoir perdu.

Découragée comme je le fus par la végétation, elle se laissa tomber à terre.  

Je lui racontai alors ma nuit improbable et le spectacle vibrant qui venait de s’évanouir à l’instant même de son arrivée. Je me surpris même à hurler comme un loup, pour mieux lui conter l'histoire qui m'avait été transmise.

Elle m’écouta, rêveuse et inquiète.  

« Tout cela, ce n’est que du théâtre, du pur divertissement. Cette créature dont tu parles, et bien...c'est une comédienne mais je ne savais pas qu'elle sévissait aussi en plein coeur de la forêt Sainte Apolline. Elle s’appelle Edwige Baily et tout ce qu’elle t’a rapporté, tu dois le savoir, elle l’a méticuleusement écrit, avec Julien Poncet. Ils sont doués, excellents même, mais ce sont des manipulateurs. C’est du drame prémédité, construit phrase après phrase, et servi pour occuper les esprits oisifs. Ce n’est pas la vraie vie ! »

Je plongeai mon regard dans le sien : « Elle est où la vraie vie alors, chez vous les humains? »

Décontenancée par l’intensité de mon regard, et embarrassée par son propre silence, elle se leva d’une traite, ignorant les ronces, et tourna les talons : « Je préfère encore quand tu aboies ! ».

Attendri par cet aveu d’ignorance, je me décidai à la suivre.

Les ténèbres, maudites et fragiles, se laissèrent toutes entières dévorées par le Jour triomphant, et nous en furent les témoins impuissants.



Tout ça pour l'Amour, avec Edwige Baily,
d'Edwige BAILY et  Julien PONCET,
Théâtre de l'Oeuvre jusqu'au 31 décembre 2022


jeudi 1 décembre 2022

"Tel Maître,..."

 


Après des années de collaboration inégale avec les humains, je ne parviens toujours pas à trouver du sens à l'expression « Tel Maître, tel chien ». 

Mon regard, pourtant aiguisé, ne décèle aucun trait commun à l’homme et la bête. 

Encore une fois, je constate que je ne comprends rien aux proverbes et vérités des bipèdes mais cela ne m’inquiète pas vraiment : les chiens ont un sens de l’observation et d’analyse toujours très différent de leur maître, et même bien souvent, nos déductions sont à l’exact opposé de leur raisonnement.

Par exemple, on dira plus volontiers, chez nous « Tel est le Maître, tel n'est pas le chien ». Les plus contestataires des canidés iront jusqu'à déclarer « Tel est le Chien, tel n'est pas le maître », en inversant l’ordre des sujets, et l'attribution de la majuscule, ce qui est un vrai acte politique chez le Chien instruit.

Le jeu préféré des chiens, lorsqu'ils sont entre eux, à une certaine distance de leur maître, est de se soumettre à la devinette Dis-moi-avec-qui-tu-vis-je-te-dirai-qui-tu-n-es-pas.

Prenons le cas du chien agressif et pugnace. Ce serait une erreur grossière que de l'imaginer avec un humain querelleur ou combatif. Il vit en général aux côtés d'un homme pleutre et faible, pressé de placarder sur sa clôture de jardin « Attention chien méchant », en se croyant ainsi préservé des menaces extérieures.

L'homme hargneux choisira au contraire un chien docile et complaisant.

L'idéaliste heureux se dirigera vers l'animal blessé et traumatisé, par pur plaisir de l'éduquer à la joie.

Les précautionneux et les timides seront attirés par les chiens extravertis et curieux de tout.

Ceux qui diront n'avoir rien en commun avec les idéologies racistes, accepteront sans sourciller l'idée d’offrir une fortune pour posséder un chien garanti “pure race”, avec pedigree. Il n’y aura que le chien, le pauvre, qui ne saura pas qu’il est racé.

Quant à l'homme accroupi à mes côtés, prêt à jouer avec moi, je peux résumer nos dissemblances ainsi : il est calme, posé, réfléchi et habile de ses mains. Je suis impatient, gesticulant, émotif et maladroit. Il est sédentaire, exigeant dans sa nourriture, mais toujours rassasié. Je suis explorateur infatigable, goulu mais toujours affamé.

Voyez où je veux en venir... Non ? Dommage, cela aurait pu m'aider à retrouver le fil de ma pensée.

Au lieu de me prêter secours, vous préféreriez peut être dénoncer l’escroquerie de mon raisonnement : j’attaque des vérités générales en servant des contre-vérités toutes aussi générales. Je ne démontre rien.

Peut-être…Mais je me libère au moins de toutes les petites vérités qui corrompent insidieusement la Société des hommes (ou la rendraient plus supportable, selon eux).

Ce que je veux exprimer, à hauteur de cabot, c’est que notre amitié pour les hommes va bien au-delà de ce qui pourrait nous rapprocher. Nous n’avons aucune ambition de leur ressembler, et ne recherchons surtout pas leur reconnaissance, car ce serait le début de notre asservissement. 

C’est un préjugé très partagé chez nos Maîtres, de penser que nous leur vouons un amour inconditionnel et servile.

On le répète assez souvent chez les canidés : “la servilité, ce n’est pas pour les chiens, mais uniquement pour les hommes”.

Pour preuve : on pardonne au chien de ne pas répondre aux ordres (et il abuse en général de cette mansuétude) mais on ne saurait pardonner à l’homme de jouer à l'insoumis. C'est contre-nature.

Si les humains étaient vraiment indociles, ils feraient comme nous ; ils galoperaient librement dans les champs derrière des lapins, ou pisseraient sans entrave sur les énormes voitures alignées dans la rue ; ils lècheraient les assiettes en n’importe quelles circonstances et ronfleraient sous une table pendant les réceptions interminables.

Au lieu de cela, ils délèguent la conduite de leur vie à des machines folles et insensibles, ou à ce qu’ils appellent parfois de façon mystérieuse des algorithmes, se plient dans leur quotidien à des codes absurdes, et donnent des noms indéchiffrables à tout ce qui oserait témoigner trop clairement de leur asservissement. 

Il existe chez les humains, très curieusement, un snobisme de l’obéissance : on ne dresse pas un homme, on le manipule.

A l'inverse, un chien admet parfaitement être réceptif au dressage, pour exécuter des tâches très précises et clairement définies, mais il est hermétique à toute tentative de manipulation. Sa nature profonde est inviolable et son instinct reste son seul vrai maître. 

N'est-ce pas mon instinct qui m'a permis de m'extraire de l'emprise d'un humain un peu fou?

L'homme, lui, est incapable de s'évader réellement.

Il ne connait de l’évasion qu’une forme corrompue : virtuelle ou fiscale, mais jamais réelle.

S’évader en restant sur place…C’est à n’y rien comprendre.

Moi, la fugue, ça me connait, et la vraie ! Combien de fois ai-je tourmenté ma patronne à la faire courir dans la forêt, à ma poursuite, jusqu’à en être totalement désorientée.

Quand son cerveau électronique (un petit rectangle lisse et froid vissé dans la paume de sa main droite) refuse de lui donner le Nord, elle panique. Je me moque gentiment. C’est le temps de l’apprentissage. Je sais qu’elle maîtrisera un jour parfaitement l’Art de la fugue, le seul Art qui vaille.

Les hommes rétifs à cet apprentissage gardent toujours leur chien en laisse. Ce sont eux, en réalité, qui craignent de se perdre. Je crois bien qu’ils me font encore plus peine que leur chien.

Oui, notre amitié pour les hommes va bien au-delà de ce qui pourrait nous rapprocher.

A force de marcher seul à seul avec eux, chaque matin, et chaque soir, nous connaissons tout de leurs faiblesses, de leurs frustrations, et de leurs colères.

Nous les aimons car ils se conduisent avec nous sans rien cacher de leur tristesse profonde.

Nous savons qu'ils recherchent avec nous ce que l'on trouve difficilement dans la société des hommes : une joie naïve et inépuisable. 

En revanche, lorsqu’un humain s'obstine à nous retenir en laisse, même dans les bois, nous abandonnons l’idée d’en faire notre apprenti : cet homme, ou cette femme ne voudra jamais voir affleurer sa joie profonde. L’obsession du contrôle a pris le dessus et tout notre amour n’y suffira pas. Nous ne pourrons jamais l'aider à apprivoiser sa liberté.

Dans ce cas, nous soupirons simplement, les yeux levés au ciel, et donnons notre verdict, tiré d’une solide conviction intime et canine: "Tel Maître, tel Homme".




mardi 8 février 2022

Entrechats et loups

 



Je ne saurais vous dire si, ce jour là, dansant sur la plage endormie, j'ai exécuté un  triple ou un quadruple entrechat, sous l'œil ému de mon chorégraphe. 

Ma maîtresse a été le témoin jaloux de mon exploit, immédiatement emprisonné dans son appareil numérique. Il y a là, selon elle, un secret à percer, un os à ronger, qui une fois méticuleusement disséqué lui livrera la clef du Geste Parfait.

Ce jour là, en effet, je n'ai rien négligé: entrecroisement parfait des pattes, ouverture souple des hanches, épaules basses et détendues, membres antérieurs légèrement arrondis autour du buste, et un port de tête irréprochable.

"Cou dégagé et babines hautes!" Tout est dans la posture, bien davantage que dans la puissance du saut, m'a enseigné le chorégraphe inspiré, qui m'a définitivement converti à l'art de la légèreté.

C'est un conseil que je garde toujours à l'esprit, dans ma discipline personnelle: babines hautes mais non retroussées.

Cette subtilité échappe souvent aux humains. Tant que l'on surprendra sur les lèvres du danseur le vilain rictus de l'effort, ou de l'appréhension, on devinera la mauvaise chute. 

Je considère l'art de la cabriole comme l'une des disciplines indispensables  au savoir-survivre en société, y compris chez les animaux. Aussi, je l'enseigne avec conviction auprès des espèces menacées, et plus particulièrement aux résidents des forêts, que je côtoie à l'occasion de mes promenades quotidiennes.

La chasse est ouverte depuis quatre mois. Les chevreuils qui ont résisté sont épuisés et découragés. Ils ne croient plus en la stratégie de la fuite. Leurs grandes enjambées les propulsent hors de la forêt mais les laissent encore davantage à découvert, au beau milieu des champs de maïs coupé.  

Grâce à la technique maîtrisée de l'entrechat, il se pourrait bien qu'ils connaissent un nouveau printemps.

Et pour cela, je les aide à mettre en pratique la stratégie de la Subjugation: neutraliser l'ennemi en le sidérant par un déluge de grâce et de beauté.

J'apprends donc aux chevreuils, poursuivis par des carabines toujours plus performantes, à dépasser leur peur et à s'organiser en ballet.  

La ruse consiste à étourdir le chasseur par un enchaînement ininterrompu de Sauts de Biche, Entrechats, Arabesques et Grands-Jetés. L'ordre des sauts importe peu, pourvu que le plus ambitieux de tous soit exécuté au moment du Salut: l'Echappé. 

En cet instant, le chasseur ahuri a lâché le fusil pour applaudir le spectacle avec allégresse, et très longuement,  comme l'exige la bienséance pour le rappel des artistes...Les artistes ne reviendront pas.

Je peine en revanche à convaincre les sangliers de l'efficacité de ma méthode. Ces gorets réfractaires restent encore très attachés à leur vieille politique du "foncer tout droit", qui les conduit indifféremment à fuir l'ennemi, ou à l'aplatir. Cette course folle n'offre malheureusement qu'un salut illusoire. 

Le problème des sangliers, c’est le manque de confiance en leurs capacités. Ils croient à tort qu'une corpulence massive leur interdit de se constituer en corps de ballet. Je les rassure immédiatement. Dans leur cas, on ne s’évertuera pas à reproduire la grâce magnétique des chevreuils, mais à travailler l'ancrage au sol. 

Les sangliers sont aux chevreuils ce que la bourrée du Limousin est à la danse classique. Ils gagneront à tirer avantage de leur bonne prédisposition à la danse rustique.

Face au danger, je leur recommande donc d’adopter le sautillement sur place, ou ce que l’on appelle plus communément le « taper-du-pied ». Des sauts assourdissants et réguliers, au rythme des tambours lointains, emporteront très rapidement le chasseur dans un voyage chamanique dont il ressortira transformé, en nouvel adorateur d'une étrange divinité au groin proéminent.

Vous comprenez maintenant les raisons pour lesquelles ma maîtresse me tourmente. Elle n'a d'autres ambitions que de détenir, à son tour, le secret du Geste Parfait, celui qui la fera se maintenir quelques temps en suspension au-dessus des contingences terrestres, pour se jouer de toutes les adversités.

En gentil chien, je voudrais bien l'aider mais la danse ne peut être enseignée comme une vulgaire méthode de développement personnel destinée à apaiser les pâles angoisses d'un bipède en mal d'idéal.

La danse est un art sacré, dicté par une urgence impossible à définir car elle est une vérité propre au monde sauvage et vulnérable. Hors de ce monde, je ne peux transmettre l’expérience innée du mouvement pur.

La Finaude, qui s'obstine à vouloir s'approprier mon secret, a compris ce que je désignais par "mouvement pur". Il ne peut s'agir, selon elle, que de l'instinct originel.

Elle s'empresse d'ouvrir son carnet de convictions intimes (carnet d'apprentissage où elle collecte toutes les certitudes acquises au fil des années) pour inscrire, d'une écriture appliquée:

" 8 février 2022.  Nouvelle conviction intime: Seul l'instinct sauvage permet le plein élan et impulse le Saut Parfait,  tandis que l'instinct malmené inscrit sur les lèvres de l'apprentie danseuse le rictus annonciateur de la chute. Discipline et rigueur ne suffiront pas à accomplir le Geste Parfait si l'instinct fait défaut. Ces deux vertus ne servent qu'à sublimer l'instinct, non à le remplacer.

Conclusion: Oublier les efforts acharnés et sacrificiels, si le but poursuivi n'est pas initié par la pulsion du corps et de l'esprit. Ne pas trop en faire".

Elle referme le carnet, très satisfaite d'avoir résolu l'énigme du Saut Parfait. La leçon qu'elle tire de ses recherches la réjouit. Elle ne retiendra que "Ne pas trop en faire".  

Et moi, je reste seul, comme un idiot, en suspension dans les airs, porté par mon instinct originel. Si personne ne peut nier que j'ai exécuté le Saut Parfait, je n'arrive vraiment pas, dans cet article, à retomber sur mes pattes.

L'écriture est comme un saut dans le vide, dont on ne cesse de corriger la trajectoire, avant d'accepter d'atterrir enfin.

Il arrive même que l'on décide de ne pas atterrir du tout et de continuer, éternellement, à imaginer toutes les chutes possibles, sans que jamais personne ne vous traite d'imposteur.

L'écriture est encore mieux que le Saut Parfait, c'est le crime parfait, contre la réalité.




mercredi 5 janvier 2022

Un chien ne devrait pas dire ça


Me voilà presque devenu mendiant, comme le voudraient les hommes.

Me voilà à mendier le regard du plus grand nombre sur les choses de la vie, à vouloir faire miens les besoins essentiels qui gouvernent la collectivité. 

Je voudrais me conduire en bon animal de société, et réduire au silence ce mauvais esprit qui me souffle de m'isoler de la meute, qui me dit que la meute est malade car, à force de combattre, elle ne sait plus ce qu'elle combat. 

Une mauvaise partie de moi travaille ainsi à mon exclusion.

Et cependant, une vertueuse partie de mon être voudrait parvenir à accueillir avec optimisme toutes les injonctions désordonnées mais quasi unanimes qui sonnent à mes oreilles. Ai-je besoin de vraiment comprendre ce qu'il se passe au dessus de moi?

Après tout, quand ma maîtresse crie mon nom, j'accours. Quelle différence avec ce qui m'agite? Il n y a aucun mal à se soumettre.

Non, aucun mal, à partir du moment où mes convictions intimes et mon élan vital m'ordonnent de me soumettre. A défaut, ma docilité ne sera qu'apparente, et n'apportera rien de bon à la collectivité. 

C'est ce que me murmure à nouveau cette perfide petite voix intérieure qui ne veut pas entrer en sommeil.

Voilà pourquoi je suis conduit à mendier aujourd'hui le regard du plus grand nombre, à envier les convictions des gens rationnels, celles qui me débarrasseront de mon mauvais génie. 

Ne peut-on m'hypnotiser, me droguer, et m'injecter au plus profond de mon être une douce musique lancinante, qui m'emplira d'un sentiment éternel de confiance et d'absolue reconnaissance, sans que je n'ai plus besoin de questionner mon âme?

J'aspire à une meilleure intégration au sein de la Société des hommes et cela ne peut se faire sans une parfaite obéissance à leurs vérités qui sont de plus en plus nombreuses, qu'elles soient philosophiques, politiques, scientifiques.

Nous en avons discuté âprement, au Haut Comité de Santé Canine (le HCSC) car nous sommes tous concernés, nous les chiens, par les lois qui gouvernent les hommes.

De ces lois, dépendent en effet leur état de santé physique et mentale, état qui nous affecte à moyen terme, par la théorie du "ruissellement".

Près de la moitié des membres de notre Comité, martelaient qu'il nous fallait, nous les chiens, renouveler notre confiance aux hommes et à leur politique en matière de Santé. Ils rappelaient que la France est officiellement indemne de la rage depuis 2001, grâce au vaccin qui fut un temps obligatoire. Nous devions donc accueillir le nouveau vaccin avec esprit de confiance et l'assurance que les humains en tireraient un profit évident.

Les autres soutenaient, furibonds, que le vaccin des hommes de 2021, n'a jamais été un vaccin mais un traitement à renouveler tous les trois mois, prescrit de façon massive et aveugle, sans aucune évaluation du bénéfice médical pour chacun. Pire, ce traitement, précisément, pourrait les rendre de plus en plus enragés. Si la Rage avait disparu depuis 2001, elle avait réapparu, sous une autre forme, de la façon la plus virulente qui soit, avec de graves répercussions à prévoir pour la race canine.

Finalement, tous les membres du Comité ont convenu que si les hommes en venaient à se détester entre eux, autour d'une simple seringue en plastique, ils auraient encore moins de scrupules à frapper et à abandonner leur chien. 

Nous déplorons déjà, dans les sociétés des hommes de graves morsures qui laisseront des séquelles indélébiles dans les liens familiaux et amicaux.

Or, le HCSC a pour objectif de préserver l'Amitié, sous toutes ses déclinaisons. Du lien entre nous, et entre les espèces, dépend notre santé. C'est notre bien suprême, celui sans lequel notre race aurait depuis longue date dégénérer jusqu'à disparaître. 

C'est la raison pour laquelle nous demandons au Président de la République Enragée de s'expliquer sur sa stratégie lorsqu'il indique vouloir éradiquer définitivement le virus en couvrant de Merde  un dixième de ses administrés (le mot Merde a pris une majuscule depuis qu'il est devenu un terme présidentiel).

Après un débat nocturne et houleux, Le HCSC a déclaré qu'il assumait être en total désaccord avec la stratégie de l'"emmerdement" des récalcitrants, et demande officiellement au Président de La République  Emmerdée, le retrait du Plan Marron qui doit être mis en œuvre courant janvier.

La "petite" phrase du Président de La République En Morceaux a fait aussi très forte impression  chez les humains. De plus en plus se demandent si leur Maître n'est pas devenu fou, mais de cette Folie assassine, de cette Folie qui condamne, qui méprise, qui décrète la mise à mort sociétale d'une partie de la population. D'autres soutiennent qu'il s'agirait d'un machiavélique calcul politique.

D'un point de vue qui m'est très personnel, je pense que ce serait une erreur de dramatiser la parole débridée d'un Président qui, fatigué d'être anormal, cherche désespérément la normalité par la vulgarité.

Je préfère donc me laisser gagner, comme toujours, par mon indulgence, et surtout mon profond amour des hommes. Au fond de moi, et dans le secret de mes délibérations que je ne révèlerai pas à l'intransigeant HCSC, j'ai de l'amitié pour le Président de la République Est Malade.

Car oui, lui au moins a compris le bonheur libérateur que j'éprouve à me rouler moi-même dans la merde, et davantage encore dans la bouse de vaches des Hautes montagnes (il y a bien longtemps que je n'ai pas renoué avec ce plaisir). 

C'est un blanc-seing présidentiel qui est donné à tous ceux qui n'osent pas publiquement s'emmerder, et j'en ferai bon usage dès que la loi de l'emmerdement maximum sera votée par le Parlement.


NB: Extrait de l'Express du 5 janvier: "En ce début d'année, Emmanuel Macron a décidé de miser sur l'offensive. Dans une interview accordée au Parisien, le chef de l'Etat l'affirme : il veut "emmerder" les non-vaccinés. 

Fort heureusement, le lendemain, une bonne fée a élevé la voix pour redonner espoir aux français et a promis d'assurer leur sécurité générale en ressortant "le Karsher de la cave".

Et moi, petit chien invisible recueilli par la SPA après avoir connu la violence, et la profonde laideur de l'autorité incontrôlable, je me fais la promesse de ne plus prendre au mot ces champions de la formule qui blesse. Je traîne encore trop de plombs à volatile dans mon derrière!


jeudi 4 novembre 2021

Le vaisseau cependant voguait sur l'onde amère...

 

              La Fondation Louis Vuitton, en flottaison

                                    

Tout, ce matin, augurait d'une belle journée. 

Une ballade d'une heure dans les bois m'avait dégourdi les pattes et l'esprit. C'est donc avec confiance que j'envisageais ma première sieste de la journée, sur le coussin encore tiède du sommeil du chat.

L'odeur des tartines grillées et le gazouillement de mes patrons qui s'affairaient dans la cuisine me plongèrent progressivement dans un sommeil éveillé, qui laissa place à des rêves de sentiers forestiers gourmands, garnis de chatoyantes colonies d'écureuils.

Je m'abandonnais à une légèreté surnaturelle et me fondais parmi les panaches roux  pour les suivre dans les profondeurs de cette forêt psychédélique. 

Chevreuils volants au dessus d'un étang glacé, assemblée de canards causant autour d'un reste de pique-nique, et rats des champs surgis de gigantesques os à moëlle, me fournissaient autant d'occasions de courses effrénées. Je me sentais à l'aise sur tous les terrains: sol moussu, eaux marécageuses, pour finir en pilotage automatique dans les airs chargés de l'humidité de la forêt. 

Ainsi, depuis un temps non mesurable, mes pattes moulinaient fiévreusement sous mon abdomen,  jusqu'à ce que je fus interrompu sans ménagement par les éclats de voix excités de ma patronne.

Elle venait d'obtenir un laisser-passer pour accéder à tous les lieux publics, dans un délai de 72 heures. Elle était étourdie à l'idée de consommer autant de libertés sur un créneau aussi large.

Elle m'arracha d'autorité à ma couche moelleuse pour faire de moi le témoin privilégié des activités qui devaient impérativement concentrer plaisirs culturels et culinaires.

Je voyais à regret s'éloigner mes chevreuils ailés, bien au delà de la cime des arbres, et me trouvai solidement arrimé au poignet de la patronne car m'expliqua t'elle,  j'allais désormais entrer en des endroits où les chiens sont tenus en laisse bien serrée.

Nous nous jetâmes donc, avec une joie débordante, dans les embouteillages de la Capitale, qui offrirent à ma patronne le bonheur retrouvé d'insulter sans discernement cyclistes et SUV, jusqu'à ce quelle arracha, avec la même fougue agressive, une place de stationnement tout à côté du Parc d'Acclimatation.

En cet endroit où j'espérais retrouver le calme, reposait un imposant vaisseau de cristal magnifiquement ciselé, paré de voiles enflées par la démesure, et scintillant sous ce soleil d'automne. L'immensité de l'édifice et ses multiples lignes fuyantes m'apparurent comme une menace. Je résistais en pure perte.

Je me sentis, à mon corps défendant, tiré sous les portiques de sécurité, traîné sur les escaliers roulants, balloté de pièces aveugles en pièces aveugles, où je me heurtais à la foule des individus venus admirer  portraits, paysages, scènes de vie, qui m'apparurent tous figés et sans surprise, pour un chien comme moi, stimulé principalement par le mouvement et les odeurs.

Des centaines d'œuvres issues de l'Art institutionnel étaient mises en concurrence sous mes yeux indifférents, classées selon des thèmes bien ordonnés. 

Ma patronne se lassa, dès le deuxième étage, de toutes ces beautés depuis longue date éventée, et par ennui, commença à échanger timidement avec un autre visiteur, un peu désabusé également. Ils se mirent d'accord: 

Il y avait bien là quelques peintures inédites, notamment des portraits russes d'une vraie drôlerie. Mais le gigantisme de l'exposition et la foule noire sabordaient définitivement la magie de la plupart des œuvres.

Très satisfaits de se rabattre leur joie réciproquement, nos deux visiteurs poursuivirent leur déambulation ensemble, sans se soucier de mon propre état de lassitude.

Une surprise nous attendait tous, cependant, au dernier étage: on y faisait la queue pour le trésor de l'exposition à ne pas rater. 

La Promenade des Prisonniers de Vincent Van Gogh est l'unique tableau de cette petite salle confidentielle qui ne peut accueillir plus de 15 personnes à la fois. 

Le peintre s'est inspiré d'une gravure de Gustave Doré représentant une Cour de Prison londonienne pour imaginer un univers recroquevillé sur lui-même, étouffant et morne.

Dans la ronde de ces hommes voutés, l'on distingue un rouquin, les bras ballants qui se tourne vers le spectateur. L'artiste en chair et en peinture va nous dire quelque chose.

"Rira bien qui rira le dernier" semble t'il vouloir ironiser, en nous observant. 

L'Emprisonnement forcé, archaïque, défie l'Emprisonnement moderne, consenti. 

Comme souvent dans un musée, un miracle est en train de s'opérer, même s'il a mis du temps à se déclarer. L'œuvre se fait miroir de son public, et un dialogue silencieux peut alors s'installer.

Ma patronne lit, sur le grand panneau explicatif, que Van Gogh évoque là son enfermement psychiatrique...Mais l'homme sur le tableau nous conduit bien au-delà de son histoire personnelle. 

IL traverse les barrières du temps pour inviter la femme, l'homme, l'enfant et même le chien qui lui font face, à l'empathie bien sûr, mais à la prudence aussi: nul n'est à l'abri de subir un enfermement ou une exclusion.

Le silence méditatif qui s'est installé dans la salle se trouve soudainement brisé par la voix d'un jeune enfant: "Maman, tu crois que tu peux aller en prison si...si on sait que t'as utilisé le passe de Tata pour entrer dans le Musée?"

Dans l'assemblée, on feint de ne rien avoir entendu et des regards furtifs sont jetés en biais vers celle qui a trahi le groupe, comme pour la tenir en respect. La mère fait diversion sans y croire "Mais non mon Chéri. On ne prend jamais le passe des autres. C'est juste que Maman avait oublié son sac...".

Les visiteurs, écœurés, sortent un à un. Nous ne sommes plus très nombreux maintenant. Il reste les deux rabat-joie, la mère de famille, l'enfant et moi.

Une forme de tristesse m'envahit comme par contagion mais je n'aime pas me laisser dépasser par les émotions lourdes. Je m'accroche alors au regard franc de l'homme du tableau qui lui-même, de sa toile oppressante, n'a rien manqué du malaise collectif qui s'est installé.  

En tant que chien, j'apprends beaucoup du regard des hommes et je surprends souvent leur conversations intimes.

Je cherche, auprès de lui,  une confirmation que rien n'est grave, rien n'est fondamentalement très grave. Il y a bien du progrès en cette Société des Hommes. La tutelle sanitaire, qui s'est imposée à eux pour un temps non défini, reste plus enviable que les privations que, lui, a pu subir, n'est ce pas?

Il serait excessif de comparer un certificat numérique avec les quatre murs glauques d'un Asile ou d'une Prison. C'est même indécent et je n'accepterai pas un tel discours plaintif de ma patronne. La retient -on en laisse, elle?

Le Vincent au regard mélancolique me souffle gentiment que j'ai peut-être raison mais il ne peut s'empêcher de croire qu'il faut rejeter tous les barreaux, qu'ils soient en fonte ou qu'ils soient immatériels, lorsque ces barreaux se dressent pour protéger une Norme devenue Idéologie.

Il m'implore moi, Chien non croyant,  de continuer à me défier de toute religion et de me tenir à distance des humains lorsqu'ils ordonnent de faire allégeance à la Science Incontestable et à l'Intérêt Suprême, que ce soit pour atteindre le Nirvana de l'Immortalité Canine, ou de l'Immunité Collective.

J'admets que cela est plus facile à entendre pour nous, les chiens, car nous ne sommes tourmentés ni par l'idée de la mort ni par celle de la maladie. Et le seul Nirvana qui nous intéresse, c'est l'étale d'un boucher,  ou une table basse sur laquelle a été oublié un plateau de fromages (NB: éviter cependant les fromages italiens, car ils donnent très soif).

Cette dernière idée m'apaise. Comme très souvent chez moi, le sentiment de faim a effacé la tristesse.

Je tire sur la laisse. Ma patronne  approuve.

Une vilaine migraine lui donne un air décomposé et seul l'air vif parviendra à la ressusciter. Nous saluons une dernière fois l'homme du tableau et discrètement, nous nous évadons de la ronde des Prisonniers.

Le Restaurant la Terrasse du Jardin n'est vraiment pas loin, c'est un soulagement pour ma migraineuse. 

Un Homme, avec un costume de serveur, la reçoit et interroge une liste sur son pupitre. "Vous avez une heure d'avance..." 

"- Oui, mais je vais rester le plus longtemps possible. Il me reste 70h"

Il la conduit, compréhensif, vers une table joliment disposée, sous la véranda.

Elle lève ses yeux fatigués:

"-Vous avez quoi comme Pression?"

"- Il faudrait interroger le QR, Madame".

Mécaniquement, elle sort son passe.

"Euh non, pardon...je parlais du QR de la carte des menus, vous avez toutes les boissons dessus"

"-Ah..."

Même la bière a perdu de sa saveur. Le QR l'a rendu amère. Malgré toutes les promesses de restaurants et de loisirs qu'il incarne, elle comprend que sa liberté est ailleurs, loin de Paris, de ses embouteillages, et de ses Musées aux salles sans fenêtres. 

Moi, je suis bien. Je prends place sous la table. Il fait bon, le soleil chauffe à travers la vitre. 

Ma respiration se fait plus profonde et je retrouve la forêt que j'avais quitté ce matin. Mon pelage a pris l'éclat des feuilles d'or qui crépitent sous mes pas. J'essaie de faire silence. Une créature va surgir de l'étang.

Que va t'il donc se passer?

Il se passera la même chose que dans la Vie ou dans le plus merveilleux des Mondes: l'Improbable.

NB: le titre "le vaisseau cependant voguait sur l'onde amère" est tiré du recueil de poème "Messéniennes et poésies diverses, du poète Casimir DELAVIGNE

                        

 








 





mercredi 2 juin 2021

La ligne rouge



Une plage trop belle pour moi.

Une signalétique non équivoque m’interdit l’accès au sable fin et aux joies inconditionnelles du printemps retrouvé.

Juste un chien écrasé par une ligne rouge me rappelle que ma seule présence en cet endroit peut être une pollution pour autrui.

Un autre trait rouge, sur le petit muret, indique le chemin de randonnée que l’on me propose de suivre. C’est le chemin recommandé, destiné à tous, et même aux chiens gesticulants comme moi.

Serais-je plus vertueux si j'empruntais le chemin que l'on choisit pour moi? Oui, assurément, répond ma patronne. D'un ton sentencieux, elle ajoute: 

"On ne se sent jamais aussi vertueux que lorsque l'on a le courage d'abandonner ses instincts pour  croire, avec force et humilité, à un ordre qui nous dépasse".

Je la fixe, interrogateur, comme pour l'inviter à éclaircir cette vérité encore obscure:

" C'est pourtant simple! On y vient tous: pour se sentir vertueux, il faut savoir s'admonester soi-même comme l'on doit condamner moralement celui qui ne suit pas les chemins de la vertu".

Ma pensée se brouille. Je ne suis pas trop au fait des besoins existentiels humains et comme pour aggraver mon ignorance, je bute parfois sur les mots. 

En quoi serait-ce si important de "se sentir" vertueux ou simplement même de se sentir? 

Un chien ne se sent pas. Il sent. Il flaire une piste, il interroge son environnement, il scrute les bois  à la recherche d'un chevreuil, il balaie de la truffe les champs dans l'espoir de débusquer un lapin. Ou encore, il plonge dans l'eau marécageuse à la poursuite d'un canard. 

En résumé, mes congénères passent leur temps à affûter leur regard, leur truffe, leur ouïe pour sentir les choses, et s'en emplir totalement. Voilà leur besoin vital, voilà mon besoin vital.

Mon attention est à ce point captée par les vies secrètes et grouillantes des forêts et des étangs, que j'en oublie complètement de me sentir, et encore davantage de me sentir vertueux.  

Un chien a la truffe tellement accaparée qu'il ne peut se sentir lui-même. Comme le cordonnier qui, parait-il, n'a pas le temps de bien se chausser. Je ne sais comment être encore plus redondant dans l'exposé de cette réalité.

En revanche les bipèdes développés sont toujours très attentifs à l'odeur qu'il laisse. Pas une journée ne passe sans qu'ils ne se sentent fiers, nuls, moches, terriblement sexy, assurés, vivants, aventureux. Et mal se sentir, si on les écoute bien, c'est toujours se sentir.

Se sentir est bien plus important, pour eux, que de sentir profondément leur environnement et d'être à son écoute. Et les belles phrases (*) ne suffisent jamais à vous faire changer durablement de perspective.

Dans la situation qui nous préoccupe actuellement, à savoir l'accès aux joies simples et innocentes d'une station balnéaire, voici comment réagirait un bipède au cerveau bien développé:

"Est-ce que je me sens de franchir la ligne rouge? Si j'ignore l'avertissement, ce sont les autres qui ne vont pas me sentir. Je me sens de prendre le risque ou pas?". 

Se sentir et se faire sentir par les autres, est à peu près la même chose chez les bipèdes: impossible de bien se sentir, si les autres vous sentent mal.

Or, avec le cerveau moyen d'un chien, on raisonne de toute autre façon. 

Je renifle d'abord. Et la ligne rouge, je ne la sens pas. Elle ne sent vraiment rien. Si au moins elle était dans le sens du vent, ça me ramènerait des odeurs, et ça me renseignerait sur la conduite à suivre. Donc si  j'hésite, moi aussi, c'est pour une raison radicalement différente de mon bipède. 

La question que je me pose reste purement instinctive: "est-ce que je sens objectivement un danger?"

Objectivement, je vois bien que la ligne est rouge, mais je ne sens pas le sang ni ne perçois de menace. 

La condamnation sociale, souvent dénuée de nuances, brouille donc les pistes en ce qu'elle vise à me faire me sentir mal à l'aise si je l'ignore. Mais c'est en pure perte, puisque je suis un chien, et que je suis couvert par une auto-anosmie totale. 

Je ne me sens ni vertueux ni assassin si je franchis cette ligne. 

Ma condition de chien m'oblige à sentir les choses concrètement, sans choix possible, car ma truffe me commande totalement, bien avant les symboles. 

Voilà pourquoi, je me suis mis à courir comme un chien enragé sur la plage, à en terrasser toutes les mouettes.

En revanche, je puis vous assurer que ma patronne, elle, se sentait mais se sentait vraiment très mal à l'aise à affronter le regard du promeneur accusateur. 

Fort heureusement, elle a vite coupé court aux reproches en brandissant, tel un totem d'immunité, un sac à crottes prêt à recouvrir sans délai les provocations de son chien. Et pourtant, c'est moi seul qui ait été arrosé par les fientes des mouettes.

Elle a manqué de peu de voir la sentence collective s'abattre sur elle. ll est si dur pour un bipède de prendre la mesure de toutes choses, entre la pulsion de vie, le souci de préservation et la raison collective. 

Pour un temps, elle croit avoir apaisé les esprits.

Je soupire. Le mal est fait. L'être humain est vite rattrapé par ses odeurs, son regard sur lui-même, et même celui qu'on lui demande de porter sur lui. C'est ce qu'on appelle les passions tristes et les sentiments mortifères. 

Ceux-là mêmes qui pour un chien n'ont pas d'odeur.


(*) 

« La communication consiste à comprendre celui qui écoute.» 

(Jean Abraham, mathématicien qui ne mérite même pas une vraie biographie dans Wikipedia. Il n'a reçu aucun prix, c'est donc qu'il n'a rien fait et et que sa belle phrase n'a servi en rien l'intérêt collectif. Il n'aura droit qu'à une parenthèse, dans ce blog)






mercredi 19 mai 2021

C'est admirable

Chien incrédule dans l'attente de croyances
Chien incrédule dans l'attente de croyances

 

Qu’est-ce donc qui est admirable ?

Je l’entends souvent, la patronne, s’émerveiller sur la beauté de la nature, sur la justesse d’un écrivain, ou encore sur le génie d’un peintre. C’est admirable. C’est formidable. Intel est admirable, Intel est formidable.

Moi, Garou, ex-vagabond né dans les sous-bois mouillés, et cabot aux expériences multiples, déclare aujourd’hui n’avoir jamais admiré quoique ce soit ni qui que ce soit, pas même ceux qui m’ont recueilli et aidé. Je leur suis fidèle et reconnaissant et c’est déjà bien assez.

Je ne vais pas m’échiner à flatter un individu qui ne fait, dans le fond, que travailler à accomplir le destin pour lequel sa vie mérite d’être vécue.

Je la revois, penchée sur cet oisillon tombé du nid, à s’émerveiller de son hardiesse malgré des sautillements chancelants, et malgré les petites ailes encore paresseuses.

Oui, elle est émerveillée. L’oisillon a été extrait deux fois de la gueule d’un chat et, à peine échappé du Néant aux dents aiguisées, il piaille de toutes ses forces, comme pour exiger réparation.

C’est admirable, cette vitalité pleine de panache à affirmer sa légitimité, et à refuser l'abandon,  le dernier souffle.

Pas même trente grammes, 4 cm de long et 2,5 cm de large, qu’il est déjà dans le vif du sujet : riposter, exiger de manger, de boire, d’être au chaud et de jouer. 

Oui, je l’ai vu cet oisillon oublier ses infortunes et prendre d’autorité pour nichoir l’épaule de ma patronne, juste derrière l’oreille, tiens, afin qu’elle ne laisse rien passer de ses revendications. Ou encore là, sur le bras qui écrit dans le vide, dans l’espoir d’effectuer un travail sans doute admirable.

C’est incroyable se dit-elle, cette volonté farouche de s’acclimater à l’Etrange, l'Inconnu,  aussi incroyable que Thomas Pesquet et sa décontraction à faire des selfies à bord de l’ISS.

C’est redoutable, cette aisance rieuse à s’imposer quel que soit les circonstances et les obstacles.

Ce n’est pas admirable, ma chère patronne, c’est naturel et nécessaire.

Crois-tu plus admirable encore l’auteur des vers que tu as lus religieusement, ou le médecin qui vient de sauver une vie, ou celui-là même qui se sacrifie pour autrui ? Ils ne sont pas plus admirables que ta petite mésange infortunée.

En caressant du bout des doigts le duvet si délicat de l’oisillon qui combat pour une juste cause, la sienne, tu touches là enfin du doigt la notion de « Persister dans son être ».

Rien ni personne ne mérite admiration ni éloges, même posthumes, puisque que tout le monde ne travaille qu’à une seule et même chose, persister dans son être.

Ce qui fut admirable, peut-être, c’est la persistance de l’oisillon à survivre, deux jours durant, à l’alimentation de ma patronne, comme moi et mon Cher Protecteur, continuons de survivre, depuis des années, à sa cuisine.

L’oisillon s’en est allé. Il a piaillé, mais cette fois-ci a refusé les graines broyées et humidifiées. Ses ailes se sont ouvertes à demi mais l’ont fait tournoyer sur lui-même avant que le bec, si goulu une heure plus tôt, ne pique dans le nid confectionné un peu maladroitement.

Les spasmes ont fait gonfler une dernière fois son fier poitrail qui promettait de virer au jaune citron. 

Les pattes se sont raidies. Sur le cou d’une finesse extrême, une plaie discrète se laisse deviner.

Les efforts et les luttes racontés, les hommages, les ambitions appartiennent aux fantasmes humains.

Si cela ne dépendait que de moi, je passerai ma vie à pisser sur les décorations et les insignes honorifiques.

Arrivera t-il qu’on me fasse cet aveu : tout ce que l’on fait, tout ce que l’on dit, tout ce que l’on veut croire, ce n’est jamais que pour soi-même ? Tout cela ne vise qu'au plein accomplissement de soi.

Si cet aveu accouche de ma patronne, alors là oui, je serais ébranlé par son honnêteté. Moi, Garou, chien sans foi ni maître à penser, vacillerais devant une telle clairvoyance et j'en hurlerais même d’admiration.

Peut être même qu'ainsi, elle me rendrait heureux toute ma vie comme m’a rendu heureux un temps, cette petite mésange décédée sans décoration aucune.

Son corps si léger et apparemment dépourvu d'utilité, sera enterré dans le jardin, et nourrira ce qui doit être nourri. Ainsi, par ce don naturel de soi, sans hommage ni remerciement, elle persistera encore et encore dans son être.

Les jardins regorgent toujours de trésors.