mercredi 19 mai 2021

C'est admirable

Chien incrédule dans l'attente de croyances
Chien incrédule dans l'attente de croyances

 

Qu’est-ce donc qui est admirable ?

Je l’entends souvent, la patronne, s’émerveiller sur la beauté de la nature, sur la justesse d’un écrivain, ou encore sur le génie d’un peintre. C’est admirable. C’est formidable. Intel est admirable, Intel est formidable.

Moi, Garou, ex-vagabond né dans les sous-bois mouillés, et cabot aux expériences multiples, déclare aujourd’hui n’avoir jamais admiré quoique ce soit ni qui que ce soit, pas même ceux qui m’ont recueilli et aidé. Je leur suis fidèle et reconnaissant et c’est déjà bien assez.

Je ne vais pas m’échiner à flatter un individu qui ne fait, dans le fond, que travailler à accomplir le destin pour lequel sa vie mérite d’être vécue.

Je la revois, penchée sur cet oisillon tombé du nid, à s’émerveiller de son hardiesse malgré des sautillements chancelants, et malgré les petites ailes encore paresseuses.

Oui, elle est émerveillée. L’oisillon a été extrait deux fois de la gueule d’un chat et, à peine échappé du Néant aux dents aiguisées, il piaille de toutes ses forces, comme pour exiger réparation.

C’est admirable, cette vitalité pleine de panache à affirmer sa légitimité, et à refuser l'abandon,  le dernier souffle.

Pas même trente grammes, 4 cm de long et 2,5 cm de large, qu’il est déjà dans le vif du sujet : riposter, exiger de manger, de boire, d’être au chaud et de jouer. 

Oui, je l’ai vu cet oisillon oublier ses infortunes et prendre d’autorité pour nichoir l’épaule de ma patronne, juste derrière l’oreille, tiens, afin qu’elle ne laisse rien passer de ses revendications. Ou encore là, sur le bras qui écrit dans le vide, dans l’espoir d’effectuer un travail sans doute admirable.

C’est incroyable se dit-elle, cette volonté farouche de s’acclimater à l’Etrange, l'Inconnu,  aussi incroyable que Thomas Pesquet et sa décontraction à faire des selfies à bord de l’ISS.

C’est redoutable, cette aisance rieuse à s’imposer quel que soit les circonstances et les obstacles.

Ce n’est pas admirable, ma chère patronne, c’est naturel et nécessaire.

Crois-tu plus admirable encore l’auteur des vers que tu as lus religieusement, ou le médecin qui vient de sauver une vie, ou celui-là même qui se sacrifie pour autrui ? Ils ne sont pas plus admirables que ta petite mésange infortunée.

En caressant du bout des doigts le duvet si délicat de l’oisillon qui combat pour une juste cause, la sienne, tu touches là enfin du doigt la notion de « Persister dans son être ».

Rien ni personne ne mérite admiration ni éloges, même posthumes, puisque que tout le monde ne travaille qu’à une seule et même chose, persister dans son être.

Ce qui fut admirable, peut-être, c’est la persistance de l’oisillon à survivre, deux jours durant, à l’alimentation de ma patronne, comme moi et mon Cher Protecteur, continuons de survivre, depuis des années, à sa cuisine.

L’oisillon s’en est allé. Il a piaillé, mais cette fois-ci a refusé les graines broyées et humidifiées. Ses ailes se sont ouvertes à demi mais l’ont fait tournoyer sur lui-même avant que le bec, si goulu une heure plus tôt, ne pique dans le nid confectionné un peu maladroitement.

Les spasmes ont fait gonfler une dernière fois son fier poitrail qui promettait de virer au jaune citron. 

Les pattes se sont raidies. Sur le cou d’une finesse extrême, une plaie discrète se laisse deviner.

Les efforts et les luttes racontés, les hommages, les ambitions appartiennent aux fantasmes humains.

Si cela ne dépendait que de moi, je passerai ma vie à pisser sur les décorations et les insignes honorifiques.

Arrivera t-il qu’on me fasse cet aveu : tout ce que l’on fait, tout ce que l’on dit, tout ce que l’on veut croire, ce n’est jamais que pour soi-même ? Tout cela ne vise qu'au plein accomplissement de soi.

Si cet aveu accouche de ma patronne, alors là oui, je serais ébranlé par son honnêteté. Moi, Garou, chien sans foi ni maître à penser, vacillerais devant une telle clairvoyance et j'en hurlerais même d’admiration.

Peut être même qu'ainsi, elle me rendrait heureux toute ma vie comme m’a rendu heureux un temps, cette petite mésange décédée sans décoration aucune.

Son corps si léger et apparemment dépourvu d'utilité, sera enterré dans le jardin, et nourrira ce qui doit être nourri. Ainsi, par ce don naturel de soi, sans hommage ni remerciement, elle persistera encore et encore dans son être.

Les jardins regorgent toujours de trésors.






mardi 5 mars 2019

Oser le changement





Récemment encore, je conversais avec moi-même sur le caractère énigmatique de la formule « Osons le changement », invoquée depuis peu, tel un mantra obsessionnel, par ma maîtresse qui se trouve être également mon Maître à penser, à son insu.

Sa nouvelle philosophie, si j’ose dire, s’est traduite d’abord prudemment par le changement des housses de coussins ornant le canapé. Puis, la housse du canapé elle-même est passée du bleu/gris au rose corail pour disparaître sous un jeté de faux mouton dont raffole le faux animal de compagnie, le chat. Un grand tapis en toile de jute a remplacé les motifs graphiques, ce dont je ne me plains pas car il offre un massage tout à la fois doux et tonique à mon épiderme sensible.

J’ai vu ensuite un mur partir en faisant grands bruits, et à un autre endroit, une porte se murer dans le silence, qui ne s’ouvrira plus jamais. Lunatique, ma maîtresse a caché le soleil par ici et l’a fait réapparaître par là-bas.

Comme ça. Parce qu’il faut changer, lui aurait-on dit. Personne n’a osé lui dire qu’il serait bon qu’elle commence par sa coupe de cheveux. Sur la route du changement, on ne s’arrête pas à ces futilités. Le coiffeur ne suffit plus.

Pourquoi s’infliger cette auto-injonction au changement ?

A ce stade de mes interrogations, un constat s’impose : depuis le mois d’avril 2016, j’avale des croquettes de la même marque ; parfois, les jours de fête, je déguste des aliments plus bruts, plus goutus, mais fondamentalement, mon régime reste le même. Mes ballades sont réglées aux mêmes heures chaque jour, et suivent un parcours bien rôdé.

La question du changement ne se pose pas pour moi et à y réfléchir vraiment, je doute fort d’être plus heureux autrement. Quelle plus-value peut m’apporter le changement ? Le sentiment d’être heureux n’a pas de nuances ni de graduations. On se sent heureux ou pas. Prétendre parvenir à se rendre plus heureux dans un nouvel environnement est une contradiction en soi et un aveu de sa frustration actuelle.

On change de support, de décor, de remords et cette impulsion seule suffirait à rendre de l’éclat à nos humeurs ?

Peut-être que dans un premier temps, les limites semblent avoir été repoussées mais l’euphorie n’est qu’éphémère. Sous une lumière nouvelle, elles finissent par réapparaître de façon encore plus flagrantes, alors que nos anciennes habitudes, comme sous l’effet d’une lumière tamisée, les avaient dissoutes dans notre quotidien.

Certes, il est difficile d’ignorer les encouragements de la société moderne à s’extraire des croyances auto-limitantes. Pour qui sait provoquer les césures dans sa vie, se réaliserait la promesse d’une confiance absolue et d’un épanouissement mérité.

Notre conviction est sans doute un peu radicale mais nous affirmons tous les deux, Garou le Fou-Fou et Garou le Prudent, du haut de nos fauteuils de grands sages,  que le changement pour le changement ne vaut absolument rien. La force des animaux que nous sommes est de savoir s’adapter aux changements, à notre environnement, mais la faiblesse de nos Maîtres est souvent de forcer le changement à tout prix.

J’observe ma maîtresse et je vois bien que la volonté de prendre un nouveau virage répond non à une motivation rationnelle mais à une nécessité qui la dépasse. Prendre le contre-pied d’une vie que l’on considère trop bien réglée, n’est que surfer sur une vague trompeuse qui prend naissance dans le lit des éternelles insatisfactions.

Moi, Garou, chien espiègle et parfois docile, déclare que la passion et la liberté se nichent n’importe où, y compris au bout de la laisse. Ma seule préoccupation est de savoir à qui ou à quoi est rattachée l’autre bout de cette laisse et m’assurer qu’il s’agit d’un attachement loyal et solide. Que m’importe de changer de laisse ! Et pourquoi pas un harnais en peau de mouton, juste histoire de changer ?

En revanche, il me faut régulièrement changer d’assise. C’est ma façon à moi de changer de regard ou de posture, comme vous voudrez... par simple jeu !





lundi 23 juillet 2018

Les voyageurs du temps évaporé

Natacha, Emmanuel et Apache


Un petit bonjour via le blog de mon chien, et merci à vous de m'avoir expliqué votre passion!

Grâce à vous, je réalise que mon bescherelle est incomplet. IL me manquait de connaître le futur du passé, dans lequel vous vous aventurez, accompagné de votre chiwawa couleur merle (suffisamment étonnant pour que je n'oublie pas de le noter).

Apparemment il a bon flair puisqu'il vous ramène toujours au présent.

Espérant vous croiser à nouveau à la pièce d'eau,

Longue vie aux vaporistes!

Chantal








vendredi 13 juillet 2018

Punks à chiens



« Casse-toi de là, t’es pas de ma bande !».

Entre chiens, il est des belles histoires d’amitiés qui commencent ainsi.

On se renifle, on grogne, on se livre combat jusqu'à en faire hurler d’effroi et de rage nos gardiens puis, lorsque les maîtres respectifs commencent à leur tour à s’entretuer, on est déjà occupé à autre chose.
Chez les canidés, la colère s'éteint une fois qu'elle est consommée.  Elle est interprétée à tort comme un instinct irrésistible de domination. En réalité, je me fiche bien d'avoir l'ascendant sur un congénère. Ce n'est certainement pas le sentiment de toute-puissance qui fait se dresser sur mon garrot une crête poilue.
La violence canine n'est qu'une espièglerie de nos gênes, une survivance de notre ancêtre commun, le loup; elle est aussi démonstrative que superficielle, et n' a  que pour seul mérite de rappeler notre capacité à survivre en milieu hostile.

Voilà pourquoi les punks s'attachent à nous. L'iroquoise agressive qui se dresse au sommet de leur être est tout autant que notre crête de poils, un signe de résistance face à  une société pas toujours très amicale,  qui voudrait discrètement étouffer les singularités de chacun sous un conformisme social évident, bien que mal assumé.

La particularité de la violence humaine est que, bien souvent contenue, elle se manifeste subtilement, ce qui ne la rend pas moins tenace.
Voici un exemple qui m'est bien familier: parmi les promeneurs de chiens, la confrontation peut commencer par des échanges sur le "savoir-éduquer" plutôt courtois. Les leçons d'éducation et de savoir-vivre réciproques pourraient être même profitables si elles n'étaient pas, très rapidement, prêchées de façon de plus en plus vexatoire: "On ne vous a jamais dit d'attacher votre chien?!", "faut savoir anticiper, vous savez bien que votre Brutus attaque tout le monde!", "Vous n'avez donc aucun contrôle sur votre propre chien?!".

Vient ensuite la parole irréparable, le diagnostic définitif lancé par l'un comme une attaque ultime, et reçu par l'autre comme une blessure profonde: "Allez donc voir un comportementaliste!". 

Aucun coup n'a été porté, aucune canine n'a été enfoncée dans la chair tendre et pourtant...

Il n y a rien de pire pour un maître de chien que d'essuyer un tel affront. C'est comme si vous suggériez à un automobiliste de passer son permis.

Que l'homme conduise une voiture ou son chien, il pourra trouver là prétexte à querelle féroce, libérant enfin son crocodile.  Les querelles d'hominidés sont bien plus redoutables qu'une chamaillerie entre cabots, et bien que les causes en soient le plus souvent futiles, elles peuvent s'inscrire durablement dans leurs histoires personnelles et même collectives jusqu'à en devenir une violence institutionnelle.

IL est une évidence que chez nos amis les hommes, la violence devient un mode de fonctionnement tout à fait acceptable dès lors qu'elle est codifiée au moyen de textes rigoureux.

La violence en entreprise est une bonne illustration de ce mode de fonctionnement; elle s' organise innocemment autour d'une simple lettre, destinée à banaliser l'étiquetage, à tous les étages, des dominants et des dominés. 

Je suis un chien et mon maître est mon maître. Pas de tabou entre nous. Point besoin de recourir pudiquement à la lettre N augmenté ou diminué d'un chiffre pour rappeler discrètement mais sûrement le degré que nous occupons au sein d'une hiérarchie.

Les humains donnent en revanche beaucoup de force et d'évidence à ce qu'ils ne veulent surtout pas nommer. C'est tout le paradoxe. La hiérarchie et l'autorité ne figurent pas dans les principes constitutionnels, bien qu'elles soient le fondement même de toute société, loin devant l'égalité et la fraternité.

L'égalité et la fraternité, c'est pour les chiens, et nous nous en montrons dignes chaque jour.  IL ne nous manque que la liberté et non la parole!

L'ambition secrète de tous les chiens est de faire de leur maître des êtres libres afin  que nous puissions profiter de cet état, par "ruissellement". Ainsi, tel des héros anonymes volant au secours de l'humanité, nous aurons réuni les trois éléments qui incarnent complètement et fidèlement la devise nationale.

Il y aura bien des rabats-joie pour soutenir que les chiens ne font naître que des contraintes et conduisent même leur propriétaire à l'asservissement.

Pensez-vous qu'un punk entre en partenariat avec un chien pour s'imposer des contraintes? Il font de nous les compagnons idéaux de leur liberté, et nous dispensent même très souvent de collier. Il n'y a que les humains domestiqués pour accepter de voir le principe de liberté tenu en laisse.

Moi, Garou, prend l'engagement devant vous de faire de ma drôle un être libre, indépendant et fraternel! Le défi est de taille. Pour s'en rendre compte, il suffit de la surprendre en train de vociférer à l'encontre des pic-niqueurs soupçonnés de répandre leurs déchets sur le sol (ce que je trouve plutôt charitable en ce qui me concerne).

Fort heureusement, il y a "la bande", la bande des autres punks et de leurs chiens qui font de notre territoire, la pièce d'eau des Suisses, un lieu dédié à la fraternité et à la désobéissance. Il faudra un jour que je vous parle de l'intrépide Jupiter, la provocante Boulette dite 'Bouboule" ou encore "Peau de Poulet", l'indomptable Marley, le noble Ghandi, les inséparables Nala et Never, les élégants Ménélick et Houadi, le bout en train Charo, la belle nageuse Mia et tous ceux que je croise moins souvent. 

Leur cri de ralliement: Ni brutes, ni soumis.

Dans notre meute, nous sommes tous égaux et solidaires dès qu'il s'agit de désobéir et de bafouer les codes de bonne conduite. Boulette est la plus revendicatrice: elle est capable, par une seule action, de braver tous les interdits en se roulant dans l'eau marécageuse, en même temps qu'elle avale du film alimentaire.

Une vraie punk.

C'est tout une philosophie. Nous ne désespérons pas de voir nos maîtres devenir nos disciples et accéder ainsi au Nirvana de la désobéissance, de la joie et de l'équanimité.

Nous sommes confiants. Dernièrement, ils ont investi effrontément la place publique, au pied d'une cathédrale pour y faire banquet et se disputer la baballe autour d'un mini porcelet de ce que j'ai cru en comprendre. Y a de l'idée.

Je trouve tout de même que leur iroquoise prend beaucoup de temps à pousser, mais Ghandi, le plus sage d'entre nous, m'a expliqué que c'est justement le signe d'un travail qui se fait en profondeur.

Longue vie aux punks à chiens!

Jeunes punks sur la place publique à la crête non encore formée


































dimanche 11 mars 2018

A la croisée des destins





Je suis au repos. 

Un large sapin me protège d’une neige épaisse et tendre qui, quelques secondes plus tôt, n’en finissait pas de m’aveugler, obstruant mes yeux et glaçant mon museau.

C’est pour cette unique raison que je ne les ai ni vus, ni sentis venir.

Un, deux...ils me faut les compter par paire. Six attelages glissent à vive allure sur cette même crête que j’ai empruntée en début d’après-midi, avec l’innocence du paisible chien qui ne sait pas renoncer à une promenade digestive.

Celui qui, le premier, a dirigé vers moi une mâchoire menaçante s’appelle Togo. C’est ce que j’en ai retenu à entendre hurler les deux enfants accrochés à leur attelage et pourtant impuissants à retenir la bête. Togo s'élançait vers moi ignorant les appels à l'ordre de ses passagers. 

Après avoir identifié le monstre comme étant un Malamute de l’Alaska, ma drôle a joint ses cris à celui des enfants et m’a projeté sur le bas-côté pour entreprendre de me hisser le plus haut possible mais elle n'a pas l’entraînement d’un chien de traîneau. Et il me plaît toujours de résister à l’autre bout de la laisse.

Le frangin est intervenu ; il ne s'est pas démonté et a brandit ses deux bâtons de skieur de fond avec l’assurance d’un Samouraï. Un gars du coin s'est joint à la fête pour s’interroger, flegmatique, sur la probabilité que Togo parviennent à balancer le convoi et son contenu gesticulant, à travers les sapins.

Protégé par ce solide bouclier humain, je me suis autorisé à exprimer mes protestations d'usage, et à faire goûter à ce bon Togo toute la puissance de mes cordes vocales. On ne m’appelle pas Garou pour rien. Tous ont observé que cette étonnante initiative a eu pour effet d’attiser les nerfs, à l’évidence fragiles, du second partenaire de trait.

Je n’ai pas bien saisi le nom de ce congénère, mais il devait rimer avec Fiasco. Alors que les enfants, résignés, se préparaient à une propulsion imminente, le meneur de chiens se décida enfin à apparaître et, en une seule injonction - « A ta place Togo! »- rendit les montagnes à une paix immaculée et un silence miraculeux.

Je n’entendais plus que ma drôle haleter jusqu’à reprendre son souffle. Le samouraï et le savoyard dissertaient déjà sur l’enneigement exceptionnel de cet hiver.

De mes hauteurs, je suivais du regard les attelages s'éloigner sereinement et à bon rythme, comme après une escale ravigotante.

J’interrogeais le sapin, le ciel, et les nuages. Ma vie est à ce point tranquille que rien, absolument rien ne peut en troubler profondément le cours. Je m’expose, je provoque, j’aboie...et la caravane finit toujours par passer. Je croise un destin fabuleux à en couper le souffle, le frôle, hésite presque à le caresser dans le sens de l’échine mais toujours, une laisse me retient ou me sauve.

Je ne serai jamais chien de traîneau. Je n'en ai ni l'endurance, ni la musculature. Personne ne m'a appris à réguler la température corporelle pour résister durablement au froid, et mon mental n'est pas préparé à la rudesse des grands espaces de solitude. Dois-je pour autant choisir de vivre en modeste animal de compagnie, occupé principalement à mendier carresses et croquettes dans le cocon d'un foyer réconfortant?

Je décrétais que mon destin était de n'en choisir aucun, si ce n'est celui d'en croiser pleins d'autres, sur ce petit chemin serpentant entre les sapins.

Pourquoi devrais-je attendre le Crépuscule pour vivre entre chien et loup?

"Pourquoi?!" reprit, scandalisée, ma Drôle. "Mais parce qu'à ne choisir ni l'un ni l'autre, tu vas finir en marmotte!"


Garou, ou le destin exceptionnel d'un beagle croisé avec un épagneul breton
et une marmotte des Alpes du Nord













lundi 25 décembre 2017

Alerte à Itaparica


J’ai perdu ma maîtresse.

Un séjour dans une pension pour bipèdes désoeuvrés,  l’a plongée dans un état définitif de contentement hébété. Je ne peux plus partager avec elle mes angoisses existentielles de pov’chien  rongé par le trauma de l’Abandon, sans qu’elle ne me tapote le museau, et balance les hanches en scandant « Wheppa ! Wheppa !».

La pluie, le froid, la réforme de la procédure civile, rien n’y fait. Depuis son retour, la vie est devenue un  terrain de jeu dont elle croit pouvoir réinventer les règles chaque jour, avec une rigoureuse folie, comme le ferait un GO du Club Med.  « Wheppa ! Wheppa ! »

Je veux bien admettre que faire planer un homme bleu en cape rouge au dessus d’une piscine pour tenir en respect un requin en PVC, demande une maîtrise aboutie des éléments air et eau, mais cela ne fait progresser personne.

Qu’a-t-elle donc appris de son évasion, si loin de tout, et surtout de moi ?

Que rencontre t’on dans la Baie de tous les Saints, sur l’île d’Itaparica ? Un club Med, des condominiums emmurés (le guide en rit: ici les privilégiés se font eux-mêmes prisonniers de leurs murs) puis,  au-delà  du récif, des pétroliers et porte-containers.. mais sur le trois quart de l’ïle, que rencontre t’on exactement?

« Energia ! Energia !» s’écrient-il tous à l’unisson pour clore le cours de gym aquatique, avant de se précipiter au bar et commander une caïpi. Ici, aucun jugement, aucune caste reconnaissable, personne ne songe un seul instant à parler de son activité professionnelle, ni de son rôle dans la Société. On ne parle pas Misère non plus. Et même en sortie, à Salvadore de Bahia, on explique au touriste du Club que ce qu’il voit, ce ne sont pas des favelas, mais des « quartiers naturels ».

Ma drôle y a été victime, je pense, d’une certaine forme de radicalisation, encore mal connue des pouvoirs publics et qui pourraient bien compromettre le bon ordre social, si ce mouvement déviant n’était pas contenu dans des clubs bien fermés,  où l’on se permet de rire haut et fort, de tout et avec tous.

Le rire est oubli, il est mépris des réalités siffleraient les plus virulents.

Et pourtant, là-bas, ma drôle n’en démord pas : le rire, c’est ce qu’elle a partagé de plus beau, de plus vrai,  à l’intérieur et à l’extérieur des frontières virtuelles données aux GM (« gentils membres »). IL a été son passeport entre les deux zones.

Car s’il est interdit au GM de franchir la ligne rouge en exhibant une montre clinquante, des boucles d’oreilles trop dorées, et même un simple sac en bandoulière, personne ne lui a demandé de se dépouiller de son rire. 

Elle rêve maintenant d’un nouveau terrorisme qui saborderait l’équilibre d’une société toute entière, surtout si cet équilibre ne repose que sur des sentiments mortifères : peur, croyances, frustrations et culpabilité.

Aujourd’hui, quelle grande puissance, quel dirigeant est vraiment préparé contre le rire, surtout celui qui désarme?

Quand tous travaillent à la persuasion nucléaire, ils négligent le vrai danger, qui pourrait bien s'échapper des clubs confidentiels d’initiés.

N'oublions pas que dans ces clubs, les hommes costumés qui concentrent tous les pouvoirs, même celui de voler, on les balance joyeusement dans la flotte. Ou du moins, on en rêve.

On ne se méfie pas assez des clubs de vacances mais leur propagande se révélerait redoutable, sortie des petits territoires qu'on leur assigne.

Oui, je lève mes yeux vers ma Drôle, et j'en suis désormais convaincu : elle n'est pas partie en vacances...mais en entraînement intensif.




Le rire aussi peut manquer sa cible. 2ème tir.




mercredi 8 novembre 2017

L'éternel retour





Et si un jour ou une nuit, un démon se glissait furtivement dans ta plus solitaire solitude et te disait : ” Cette vie, telle que tu la vis et l’a vécue, il te faudra la vivre encore une fois et encore d’innombrables fois; et elle ne comportera rien de nouveau, au contraire, chaque douleur et chaque plaisir et chaque pensée et soupir et tout ce qu’il y a dans ta vie d’indiciblement petit et grand doit pour toi revenir, et tout suivant la même succession et le même enchaînement – et également cette araignée et ce clair de lune entre les arbres, et également cet instant et moi-même. Un éternel sablier de l’existence est sans cesse renversé, et toi avec lui, poussière des poussières!”     Friedrich NietzscheLe Gai Savoir
C'est bientôt l'hiver. La mer reste lointaine une bonne partie de la sainte journée, et se décide à monter le jour déclinant, à l'abri des regards, pour venir me border et m'offrir son ressac en berceuse. Voudrais-je revivre exactement cette journée?

A cette heure, je suis étendu sur le canapé, éreinté et heureux. Le chat est lové entre mes pattes et ronronne comme tous les chats, comme tous les jours. Ma Drôle est concentrée sur un test psychologique déniché dans un magazine féminin "Etes-vous trop dans l'émotion?". 

Elle s'affaire à comptabiliser les points rouges, les carrés bleus et les triangles oranges dont la répartition lui permettra enfin de connaître son positionnement exact sur l'échelle de l'émotivité. Sur la table basse, les marrons chauds sont encore trop chauds et le thé à la fleur d'oranger diffuse son arôme réconfortant.

Je suppose qu’elle ne se pose pas la question de savoir quel degré d'émotion elle atteindrait si un démon devait l’interrompre dans ses savants calculs, pour la confronter brutalement à une alternative: revivre sa vie dans les moindres détails ou se livrer définitivement au Néant. 

Ce démon ne se contenterait pas de sanctionner l'option choisie par un rond rouge ou un carré bleu...Qu'elle trahisse un seul instant sa crainte d'avoir à tout recommencer,  et la voilà pulvérisée dans les profondeurs abyssales du non-retour. Plus jamais elle ne me servirait de croquettes et de viande crue les jours de fête, plus jamais elle ne m'implorerait de venir à ses pieds, plus jamais je ne la verrais s’assoupir devant la télé,  oubliant une assiette de fromage à portée de museau.

Pauvre fille ou pauvre humaine… qui serait tétanisée à l'idée de tout revivre, exactement dans le même ordre, avec la même intensité. Elle me fait peine parfois, à diriger ses désirs toujours et uniquement vers l’inconnu. 

N’existe-t-il donc que les chiens pour désirer le connu ? Il m’importe peu de tout revivre à l'identique pourvu que je goûte encore à cet instant, ou celui de ma course folle sur la plage endormie - je poursuis des proies invisibles et déterre des coquillages désertés-. Les malheurs d'autrefois et ceux qui ne sont pas encore advenus m’emplissent de gratitude s’ils peuvent concourir, même malgré moi, à ce moment d'ivresse infinie.

J'imagine ma Drôle m'objectant:

 "Tu te crois libre, pauvre toutou, à courir comme un dératé sur le sable, délié de toutes peurs, mais ton sentiment de plénitude serait bien risible pour un observateur céleste qui ne verrait qu'un chien enfermé dans un sablier géant sans cesse renversé".

Certes, à observer ma patronne remplir son cahier d'écolière de carrés et de ronds, on pourrait douter de son aptitude à initier un débat philosophique avec son chien. Je soupire et poursuit cependant mon dialogue intérieur. Et si j'étais enfermé dans un sablier géant...

Quitte à recommencer sa vie indéfiniment, autant en dérouler le fil avec panache et créativité. Après tout, il est des films qu'on adore revoir, des livres qu'on adore rouvrir. L'artiste a tout compris, qui fixe ses émotions sur bobine, sur toile ou sur partition: il les revit à chaque étape de la réalisation de son oeuvre, les précise, les corrige jusqu'à ce qu'elles se révèlent à lui dans toute leur justesse. Ainsi, il pourra les revivre éternellement.

Je regarde avec tendresse ma patronne: a t-elle conscience que la Grande Roue du temps pourrait lui commander de feuilleter, pour l'éternité, son magazine Biba? Non, car si elle en avait conscience, elle  le balancerait joyeusement, se lèverait, prendrait ma laisse et m'offrirait une magnifique balade au clair de lune. 

Mais il s'agit là d'une vision extra-lucide, à hauteur de chien, et qu'elle peinerait sans doute à comprendre.