mercredi 25 octobre 2017

#balancetonchien


Manifestement, ce n'était pas un coussin à mémoire de forme.

samedi 9 septembre 2017




Bonjour,

Moi, chien oublié, répudié  par  son maître, canardé par un excité jaloux de ses poules, humilié par les canards du marais, grimpé par des congénères abrutis, viens vous parler crocs dans les crocs.

Moi, chien castré, dont on voudrait la lignée finie, chien sans futur et sans passé, forcé d’oublier les restes de vie, toutes poubelles interdites,  et cependant dressé à me comporter en animal civilisé et confiant, viens vous parler de ma furieuse envie d’aboyer et d'exulter,

De mordre et d'adorer.

Moi, chien au nez fin, ne craignant ni la mort ni la renaissance, pissant sur les horodateurs, méprisant le temps qui se calcule en euros, ai enfin trouvé ce que je cherchais.

Moi, dont les ancêtres ont permis à l'homme de traverser les terres polaires, et Seigneur du Pays sacré, ne reconnaissant que l'autorité de la Forêt - lieu d'abandon et de refuge-, me jouant des rappels de ma matonne, vous crie mon amour de la viande crue et de l’amitié.

Moi, Garou, qui sais donner de la voix, écoutez-moi et comprenez-moi, 

Savez bien que j'suis pas un enragé

vendredi 3 mars 2017


- A quel moment préconisez-vous la mise à l'eau, Chef? Ce gros canard va bien finir par nous échapper! Je suis fatigué de l'entendre ricaner à chacun de ses passages.


- Mon mignon, on obtient une poule en couvant des œufs, pas en les écrasant. La clef de tout est la patience. Et la patience est une vertu qui s'acquiert avec de la patience.


- Si je peux me permettre, Chef, mon ancien Chef me disait toujours que la patience est une forme mineure de désespoir, déguisée en vertu. Et là, Chef, je vois bien que je commence à désespérer. C'est pas mon truc de philosopher avec un marin d'eau douce qui navigue en cale sèche.




- Tais-toi, et observe encore plus attentivement. C'est ainsi que tu accéderas à tout ce dont tu as besoin. Que vois-tu?

- Un canard bien dodu et très certainement bien goûtu. 


- Que vois-tu, encore?


- ....?



Une heure plus tard:



- C'est bien le gros Duck, qui vient de nous passer devant, Chef? Et je suis resté pétrifié... Je n'ai rien pu faire que de le regarder passer. Il est émouvant, non, avec sa démarche chaloupée? Que se passe t'il, Chef? j'aurai dû lui sauter dessus!

- Tout est normal, mon mignon.


Chaque âme est et devient ce qu'elle regarde.


Tu es devenu son frère.

- Y a erreur, Chef, je n'aurai jamais de bec tout juste bon à gober des vers.


- Sans doute, mon canard.




mercredi 15 février 2017

ça ne peut pas faire de mal



Tout chien sauvage que je suis, je ne dédaigne pas le mobilier douillet et raffiné que l'on trouve dans les appartements bourgeois. 

Je suis même reconnaissant au chat de m’en avoir appris le bon usage. Nous nous entraînons tous les deux à exploiter les possibilités infinies que nous propose par exemple le canapé rouge: de l’assise généreuse, qui nous permet de nous étendre de tout notre long,  au gouffre moelleux que nous avons façonné, entre le coussin de dossier et la structure capitonnée, en passant par les accoudoirs amovibles qui offrent une prise agréable et docile pour mes canines désœuvrées.

Quant au lit, il ne m’a pas été interdit bien longtemps, juste le temps que je prenne suffisamment confiance pour sauter par-dessus la barrière de fortune, pauvre panneau plastifié, coincé dans l’encadrure de la porte.

Au fil des semaines, ma Drôle a compris que ce barrage symbolique ne se justifiait plus que pour contrarier sa progression à l'occasion des levers nocturnes, et a finalement fait preuve de raison en le retirant complètement.

Depuis, j’occupe tranquillement mes soirées à attendre que le sommeil la prive de sa vigilance puis prends place silencieusement, et avec délectation, sur la couette qui sent la fleur d’oranger.

Cette nuit encore, mon sommeil a été interrompu par le déclenchement de la radio, à l'heure où les coqs dorment encore et où ma Drôle lève un premier œil. Il m’a fallu endurer l'admonestation d'usage, formulée mollement malgré la brutalité inappropriée du langage « Qu’est-ce que tu fous là, merde ! », avant de laisser l’insomniaque s’apaiser, bercée par les voix doucereuses échappées du poste.

J’espérais ainsi rattraper le cours de la nuit quand je sentis un obstacle évident au repos absolu: une tension palpable pervertissait l'atmosphère de la chambre. La Drôle ne s’endormait pas, bien au contraire. Elle gardait les oreilles dressées, tout occupées à capter et enregistrer chaque mot diffusé du poste radio. Je sentais son attention devenir de plus en plus soutenue et l’imaginais sans peine les yeux bien ouverts, concentrée à taire sa respiration pour ne rien manquer du faible son dont elle se nourrissait passionnément.

A mon tour, je rassemblais tous mes sens et voici ce que j’entendis, vis, sentis :

"le monarque absolu de ce beau royaume était, depuis quatre ans, le chien Buck, magnifique animal dont le poids et la majesté tenaient du gigantesque terre-neuve Elno, son père, tandis que sa mère Sheps, fine chienne Colley de pure race écossaise, lui avait donné la beauté des formes et l'intelligence humaine de son regard. L'autorité de Buck était indiscutée. Il régnait sans conteste non seulement sur la tourbe insignifiante des chiens d'écurie, sur le carlin japonais Toots, sur le mexicain Isabel, étrange créature sans poil dont l'aspect prêtait à rire, mais encore sur tous les habitants du même lieu que lui (...) 

Dans les nuits froides et calmes, quand, levant le nez vers les étoiles, il hurlait longuement, c'était ses ancêtres, aujourd'hui cendre et poussière, qui à travers les siècles hurlaient en sa personne. Siennes étaient devenues les cadences de leur mélopée, ce chant qui signifiait le calme, le froid, l'obscurité"

Voilà comment une histoire figurant parmi les incontournables des programmes scolaires, prenait une nouvelle dimension romanesque, une fois resservie par les cordes vocales d'un lecteur radiophonique qui m'était alors inconnu.


Au commencement de mon écoute, la voix m'irritait singulièrement, sans doute parce que je la trouvais un peu empruntée. Imaginez ce genre de voix précautionneuse, impropre à donner des ordres clairs à un chien, ou à lui offrir un discours intelligible. Je pensais jusqu'alors que seules les voix autoritaires des chasseurs méritaient de se faire entendre et respecter, bien qu'elles commandassent généralement une mise à mort imminente.


Je notais cependant que les mots étaient parfaitement articulés. Vous devez comprendre par là qu'ils étaient soigneusement assemblés comme pour faciliter leur mouvement, les inviter à devenir autonomes, tels des pantins qui prennent vie au fur et à mesure d'une incantation magique. L'histoire et les protagonistes s'imposaient peu à peu comme la seule réalité possible, concrète, faisant brutalement irruption dans la fiction de nos vies routinières. 

Cette voix là n'annonçait aucune fatalité funeste, comme celle de mon ancien maître prédateur des bois, mais au contraire, créait la vie.

L'obscurité de la nuit laissait place aux paysages immaculés et  indomptés des territoires du Yukon, en Alaska. Le calme environnant et le ronronnement du chat se trouvaient d'un seul coup livrés au chaos de la folie humaine et animale.

Un chant délicat, aux intonations troublantes de justesse et pleines de retenue, m'ordonnait de sacrifier la quiétude d'une nuit bienheureuse au profit d'un monde cruel, aspiré par la violence ordinaire des hommes, des bêtes, du Ciel et de la Terre, et aussi par leur émouvante beauté. Je découvris enfin tout ce que l'espoir cachait de redoutable,  en ce qu'il conduit indistinctement ses sujets au naufrage ou à la résurrection.

Je ne percevais plus l'odeur de la fleur d'oranger mais "la senteur de la mousse fraîche et des herbes longues couvrant le sol noir, parmi l'humus séculaire" qui me remplissait "d'une joie mystérieuse".

Soudain, mes tympans hypersensibles furent transpercés par un hurlement terrible, indescriptible et le spectacle qui m'était offert me terrifiait: ma Drôle était assise sur son lit, le dos droit comme un arbre, les bras tendus et les poings enfoncés dans le matelas. Le menton levé vers le ciel et ses lèvres retroussées découvraient des canines acérées. A son rugissement profond répondaient tous les chiens des alentours. Je reconnaissais la gentille Véga, l'espiègle India, l'intimidant Magnus, et le joyeux Tobby. 

Tous s'unissaient d'une seule et même voix, pour former une chorale sinistre s'élevant vers les cieux immenses. Tous se soumettaient à l'appel de la Forêt, sous un clair de lune lugubre.

Le lecteur radiophonique venait d'achever sa mission démoniaque.

Tout chien sauvage que je suis, j'ai appris à résister à l'appel de la Forêt. 

Aussi légèrement que possible, je me projetais du lit. A pas de loup, je me retirais de la chambre, et laissais ma Drôle à ses instincts sauvages retrouvés.

Pouvais-je vraiment ignorer ce qui m'avait déjà contaminé? Rien n'arrête la croissance des arbres. L'Appel résonne en nous tous, sans que nous n'en comprenions l'origine. 

J'avais cru pouvoir fuir la forêt, mais elle avait déjà envahi tout mon espace.



A écouter:
Guillaume Gallienne, ça ne peut pas faire de mal
l'Appel de la Forêt, Jack London







samedi 28 janvier 2017

Nouvelle donne




















Avis au lecteur: suite au décès de Bug survenu à la fin du mois d'août 2016, ce blog change de propriétaire.

Votre nouveau serviteur doit vous prévenir : il ne s'épanchera pas sur ses humeurs, réflexions intimes ou autres rêveries qui sont tout autant de prétextes à flatter son ego, et se donner une consistance humaine à laquelle il préfère renoncer tout de suite.

Votre nouveau serviteur aime les canards et entend que ce blog leur soit en bonne partie consacré.

Il aime également qu'on ne le contrarie pas lorsqu'il est sur une bonne piste. S’il flaire du gibier, il sera sourd à tous les appels et rappels, indifférent aux hurlements rageurs ou encore aux supplications incessantes de revenir au pied. 

Cependant, il me faut me soumettre à une volonté, celle de mon prédécesseur qui, dans son testament, a conditionné la reprise de son blog au  "Bon respect de ce qui a été, ce qui est, et ce qui sera". Quitte à éditer des règles, autant qu'elles soient incompréhensibles et inefficaces.

Ce qui a été...Et ce qui n'est plus donc… A moins que ce qui a été, ce qui est, ce qui sera ne soit une seule et même chose...

Pour moi, les choses étaient bien claires jusqu'à présent, je n'ai jamais suivi qu'une seule piste:

Le secret d'une vie bonne est de savoir reconnaître ce qui doit mourir et le laisser mourir. 

Vous le comprendrez plus facilement à la lumière de mon histoire.

Il y a près d'un an, un cabot errant s'est livré aux services d’hygiène et de salubrité de la commune d’Agen pour intégrer le Service Public de la Fourrière.

Par cet enfermement consenti, il a tué également l’espoir de retrouver le Maître qui avait criblé joyeusement son arrière train de plombs à volatiles, histoire de stimuler son âme de chasseur.

Quelques jours avant sa reddition, il avait reconnu et accepté l’agonie de sa liberté, lorsqu’à se nourrir de glands et de déchets organiques en pleine forêt, ses forces vitales l’abandonnèrent, laissant son instinct le conduire à la ville.

J'ai oublié tout ce qui avait fait de moi un cabot de mon espèce, lorsque je me suis trouvé exilé à l'autre bout du monde, au refuge de Chamarandes, où j'ai rejoint une centaine d'autres loufiots, venus de France Métropolitaine et d'Outre-Mer.

Puis, une drôle s'est présentée devant mon box, le jour même qui suivit mon arrivée.

Elle était alors hésitante car la bénévole ne pouvait lui donner aucune indication sur mon caractère. Or, il lui fallait embaucher un chien capable d’accompagner un congénère dans ses vieux jours. J’ai su ensuite que son vieux chien avait lui-même été choisi 13 ans plus tôt, pour assumer les mêmes fonctions d’auxiliaire de vie, mais auprès d’un vieux père. 

Toujours en présence de la bénévole, Bug m'a été présenté à la sortie du refuge, avec beaucoup de précaution. Il m'a jaugé d'un air las et semblait surtout pressé de reprendre place dans la voiture, tel  un  vieux parrain sicilien qui accorde sa bénédiction à une nouvelle recrue.

Durant un printemps et presque tout un été, Je l'ai suivi dans ses déplacements, ralentis par une arthrose sévère. Nous avons partagé  de bons gueuletons ainsi que les joies quotidiennes des sorties. J’ai imité quelques temps son incontinence, pensant qu’il était naturel de se laisser aller sur le tapis ou un pan de rideau. Il se jouait de mon côté encore sauvage et innocent, non habitué à la vie en appartement mais curieux d'apprendre à ses côtés les bizarreries de la vie citadine.


Nous avons voyagé en touristes, dans le Périgord, au moment des floraisons et des bonnes odeurs. Ce que j’ai pu être malade dans la voiture sur ces petites routes ondulantes et indécises, qui provoquaient l’extase de mes nouveaux maîtres! Bug est resté imperturbable, quoique gêné par mon état nauséeux. Il adorait rouler.

Puis, j'ai connu avec lui mon premier été à Carnac. A la fin du séjour, il s'en est allé. Je l’ai laissé partir chez le vétérinaire, sans le voir revenir. Ses maîtres ont tiré les rideaux à leur retour. Leurs yeux les brûlaient.

Egoïstement, je questionnais mon destin. Le chat ne pouvait pas me sentir. La drôle et Gaston (il m'a bien fallu leur trouver un nom) ne chassaient pas. Le motif principal de mon adoption avait disparu, réduit en cendre. 

Le lendemain, je compris qu’une nouvelle mission m’était confiée.

Le jour à peine levé,  la Drôle ne pouvait pas se retenir: il fallait qu'elle parte en promenade et qu'elle goûte sans attendre l'air nouveau. Les promenades matinales ne venaient donc pas satisfaire seulement les besoins du bon vieux Bug. 

Chaque matin, il est impératif de la sortir, quelque soit le temps, et je m'acquitte de cette nouvelle fonction parfaitement. J'ai même cru pouvoir l'initier à la chasse mais ni les mouettes, ni les canards ne l'intéressent. Parfois encore, je reste comme un idiot, assis à ses pieds, à attendre ses instructions. Vas y, va chercher le coin-coin! Mais rien...J'y cours quand même.

J'ai pleinement accepté la perte de mon bon ami. Mon humeur n'est jamais à la nostalgie. Nous les bêtes, nous sommes très familiarisées avec le cycle Vie/Mort/Vie. 

C'est pourquoi notre vie est bonne, en général, car elle accueille beaucoup en ne s'obstinant pas à être sélective. On prend ce qui vient et on accepte ce qui meurt, pour donner une chance à ce qui doit arriver. 

C’est donc ça, mon bon ami, ta dernière volonté ?  Que je ne m’éloigne jamais trop de cette évidence, en m’incrustant chez toi ? 

Nous avons été, sommes et serons toujours des chiens sauvages et innocents. Je ne l’oublie pas.

Au fait, je m'appelle Garou et mon nom fait trembler tous les canards de Versailles.




















mercredi 25 décembre 2013

A la recherche des temps oubliés


Hippocampe déniché dans les algues sèches d'une plage du Morbihan,
 extrait de ma gueule par un pirate,
et recelé encore aujourd'hui par ma patronne


Voilà que l'on fulmine encore contre moi. Et le privilège de l'âge alors? Je suis suffisamment vieux pour que l'on me passe quelques fantaisies, non? Ma patronne, excessive en tout, considère que ma petite manie relève d'un comportement déviant. Elle sait si bien prendre cet air dégoûté qui éclabousse de honte toute mon espèce, lorsqu'elle déclare: « C'est dégueulasse, merde! ».

Elle est bien forcée cependant de me laisser finir de croquer la précieuse pépite que j'ai réussi à soustraire de la litière. Cette fois-ci, j'ai été trahi par la course folle du chat que j'ai expulsé sans ménagement de son bac, sitôt livré le fruit défendu. Les chats aiment prendre leur temps en tout. Or moi, j'ai besoin de jouir des choses de façon immédiate, trop habitué à ce qu'elles me soient retirées à peine découvertes.

Et j'adore me nourrir de déchets de toutes sortes.

Quoi de plus réjouissant que de fourrer son museau dans la poubelle de la cuisine pour y accueillir les restes d'un bon repas, ou encore de dénicher au hasard d'une promenade une feuille d'aluminium, servant d'écrin à du gras de jambon un peu rance, rescapé d'un vieux pique nique?

Tout ce que l'on dédaigne et que l'on considère comme devenu impropre à la consommation est pour moi source inépuisable de trésors.

Vous l'aurez compris, ma passion des résidus ne se limitent pas aux excrétats...Je peux me délecter aussi bien d'une faible trace olfactive cachée sous une feuille d'automne que d'un petit gant oublié au pied d'un arbre par un enfant trop pressé, et parfois même, si j'ai de la chance, je ramasse des caresses perdues, qui ne trouvent à s'exprimer que sur mon poil rêche.

Ces ordures, ces reliquats de vie ou de matières, constituent ma « substantifique moëlle». Je n'ai pas d'autre justification à mon comportement « déviant » que ma passion du recyclage.

Seuls certains animaux reconnaissent tout l'intérêt d'un tel régime, qui repose sur la longue macération des matières organiques, sur l'oxydation des éléments, sur la décomposition des détritus.

Y'a t'il de la médiocrité à vouloir s'enivrer de l'odeur du temps, celle dont mon corps et mon âme se nourrissent chaque jour davantage?

Suis-je une larve, un détritivore, un charognard pour autant?

Peut-être. en tout cas, il m'apparaît comme une impérieuse nécessité de se nourrir des choses passées car c'est bien ce dont je suis fait.

Le présent ne m'intéresse que dans la perspective de la trace qu'il laissera. Après tout, le jour nouveau qui se lève n'est rien de plus que de la matière première qui attend d'être façonnée par le temps.

J'aurais pu, il est vrai, vous épargner l'aveu de mes tentations coprophages et de mon attachement aux choses que l'on croit périmées, pour vous citer une phrase de Pascal Quignard, bien plus percutante que mon billet d'humeur:

« Rien de plus mouvant que le passé. Le présent ne cesse de réordonner ce qui l'alimente » (*).

C'est de ça dont il s'agit: tout est dans le recyclage et dans l'ordonnancement des restes.

Les fêtes m'intéressent moins que les lendemains de fêtes, toujours révélateur de nos véritables dispositions au bonheur.

Ne trouvez-vous pas curieux que nos albums abondent de photographies de plaisirs immédiats, de joies saisies à leur éclatement, de beautés ressenties à un instant précis, de rires exagérés, de sourires forcés devant un repas encore inachevé. On se trompe de cible avec nos appareils numériques. Rien de tout cela n'a pu nous alimenter durablement.

Quel drôle de menteur est celui qui ose se raconter par les épisodes les plus intenses de sa vie, graves ou heureux. Nous ne sommes pas fait de grands moments mais uniquement de petits restes que l'on s'empresse d'enterrer, pour qu'il incombe à moi, indigne chien, la tâche de les déterrer.

Et pourtant, la recherche active des restes est bien plus réjouissante que la découverte inopinée et forcément inopportune de détritus qui moisissent dans un coin, dans l'ignorance de tous.

Je me demande parfois ce qui peut être le plus éprouvant pour un maître lorsqu'il se décide à euthanésier son chien. D'aucuns penseront que c'est le moment crucial de l'appel téléphonique au vétérinaire pour la prise du rendez-vous funeste, d'autres diront, pour l'avoir vécu, que le plus intolérable est l'attente dans le cabinet, le chien encore en laisse, diminué mais toujours confiant. Ce peut être encore la caresse appuyée du maître dont la gorge se noue, au moment du dernier souffle de son pauvre animal. Tout ça bien sûr est propre à arracher des larmes faciles.

Et pourtant ce ne sera rien encore. L'apothéose du regret et de la culpabilité frappera le maître au moment même où il s'y attendra le moins. Le plus terrible se révélera dans l'accomplissement d'un geste anodin qui fera rejaillir de façon encore plus aigüe la douleur, dans toute la solitude de l'être.

Ainsi, au moment de se résigner à la reprise des tâches ménagères, pestera t'il comme à son habitude contre les moutons, constitués par les poils morts de son animal regretté? Ne sera t'il pas à chaque fois dans l'espoir absurde d'en trouver un dernier, adorable vestige de cette fidèle amitié qu'il pensera avoir trahie? Oui, car en recueillant ces ternes amas de poils, il réalisera toute l'amitié qui l'unissait à son chien, là où il ne voyait avant qu'une banale complicité dans les habitudes de vie.

Rien ne devrait être défini, recevoir un sens, sans que l'on en ait appréhendé les restes. Aucune histoire, même d'amour, ne présente d'importance sans qu'il ne soit donné l'opportunité d'y mettre fin et d'examiner avec lucidité ce qu'elle laisse durablement, passé l'émotion du chagrin.

Est-ce pour cette raison que Michel Tournier (que je n'ai jamais lu) a écrit:


« L'amour peut aussi être coprophage »?

C'est ma conviction profonde qui me conduit à ne rien entreprendre sans commencer à envisager ce qu'il en restera. Ceux qui cultivent la spontanéité objecteront sans doute que mes précautions révèlent un manque d'audace et un état d'esprit calculateur. Sans doute, mais je crois que c'est un bon calcul.

Je suis un chien éco-responsable.


(*) A écouter: Jean-Claude AMEISEN, Sur les épaules de Darwin, "A la recherche de nos premiers ancêtres", France Inter

lundi 27 juin 2011

L'histoire d'un combat




« C'est bien, mon chien! Maintenant tu peux lâcher...Non non, viens ici. Là, c'est bien. Assis! Et DONNE maintenant! Donne gentiment! »

Je veux bien m'asseoir mais je ne lâcherai rien. Je maintiens cette fois-ci les crocs bien serrés autour de ma trouvaille. Qu'elle essaie donc de se l'approprier...

« Bon, maintenant, tu écoutes et t'ouvres grand ta gueule! Là, c'est bien, ça y est, je l'ai! c'est bien gentil ça, ...Berk! Oh! Mais c'est à qui ça? Dis moi, A qui c'est, ça, hein? héhéhé! Au drôle de chien chien? Héhéhé! Allez, hop! Va chercher maintenant...Et RAPPORTE! »

Toutes ces injonctions pour en revenir au point de départ...Habituellement, je me prête volontiers à ces jeux infantiles mais aujourd'hui, nous avons largement dépassé la durée réglementaire. Et plus je vieillis, plus je me montre attentif au respect des règles, surtout celles qui garantissent le bon exercice de mes droits.

Certes, en apparence, notre occupation est saine et presque plaisante: ma patronne me lance une histoire et je dois la rattraper pour la lui remettre dans le meilleur état possible.

Si elle n'est pas satisfaite, elle me la relance.

La seule façon de mettre un terme à ce jeu abrutissant est de feindre une recherche acharnée mais sans espoir: je gratte avec obstination la terre, renifle méticuleusement un brin d'herbe, examine un mégot suspect, soulève délicatement la dépouille d'un rat...non décidément je ne vois rien.

Malheureusement pour moi, ma patronne ne se laisse pas impressionnée par mes faux airs d'expert malchanceux et finit par interrompre brutalement mes investigations hasardeuses en laissant échapper une rage trop longtemps contenue:

« Au pied! Qu'est ce que t'as trouvé?! Mais tu vas la lâcher, oui, ton histoire! Tu veux que je m'en charge, c'est çà? »

Après les encouragements, les menaces...Jusque là, ma patronne obtenait facilement de moi que je lâche le morceau, car je me sentais fier de tout rapporter moi même. Je n'aurai jamais laissé quiconque le faire à ma place.

Et pourtant, je sais bien que la rumeur court que je ne suis pas l'auteur des récits servis sur ce blog et que le véritable rapporteur d'histoires n'a pas de vraies pattes mais des mains habiles à se balader sur le clavier.

Une mise au point s'impose: c'est bien évidemment moi, Bug votre serviteur, qui met la main à la patte dans tout ce que vous lisez.

La confusion vient seulement de ce que je suis rarement le héros des histoires que j'écris à la première personne du singulier.

En fait, je ne suis pas le lanceur, mais seulement le rapporteur.

Mais pourquoi diable ma patronne ne rapporte t'elle pas elle-même ses propres histoires? A quoi rime cette supercherie? Vous avez bien raison de vous fâcher, surtout si vous détestez les tricheries et les détours inutiles. Sachez toutefois que je ne suis plus le complice consentant de cette mascarade.

C'est bien pour cette raison que je compte entrer en résistance contre ma patronne qui a fait de moi son chien de laboratoire.

J'aurai préféré de loin qu'elle teste sur moi les crèmes hydratantes, redensifiantes ou même celles aux acides hialyruliques, plutôt que ses récits alambiqués à l'eau de rose.

Ce rôle de rapporteur ne m'a fait connaître qu'une reconnaissance éphémère, et un contentement illusoire, trop conscient que toutes les histoires se valent, se confondent et se répètent. Celle que l'on me lance ne mérite pas plus qu'une autre d'être rapportée. Tout n'est qu'une histoire d'habillage, de maquillage et de commérages destinés à exciter pour un temps la curiosité du lecteur.

Est-il possible cependant d'écrire sans raconter d'histoires? Au préalable, faudrait-il sans doute qu'il soit possible de vivre sans s'inventer des histoires. Or, c'est bien ce que l'on apprend à l'enfant, dès son plus jeune âge, pour l'aider à trouver le sommeil et accéder aux rêves. Son langage se construit ainsi.

Nous y recourrons ensuite, à un âge plus avancé, pour échapper temporairement à un quotidien trop routinier qu'une société addicte au sensationnel nous apprend à mépriser.

Il est de plus en plus difficile de se passer d'histoires, de trouver matière suffisante dans la banalité des êtres et dans l'insignifiance apparente des évènements.

Pourtant, il y a bien une magie à capter de ce quotidien qui se renouvelle obstinément, infatigablement, comme pour offrir une nouvelle chance de saisir enfin un mystère qui nous échappe à chaque fois qu'il se présente.

Finalement, les récits, fables et autres fadaises ne font que parasiter la connivence évidente entre la réalité et le rêve, le quotidien et l'extraordinaire, ne contribuant qu'à nous soustraire à une vérité bien plus prometteuse. On s'épanche, on extrapole, on affabule, on s'imagine. Serions-nous tous des conteurs?

Il me faut admettre que ma pouilleuse banalité est la seule vérité à laquelle je puisse me fier et qu'il est vain de chercher une inspiration ailleurs.

Je dois me livrer au combat et lutter courageusement contre toute tentation romanesque pour libérer mon écriture de chien.

Le souci de la vraisemblance, la contrainte des transitions et l'obsession d'un récit cohérent et attractif, ruinent immanquablement la moindre tentative d'élévation.

Qu'elle cesse de m'importuner et de me contraindre à tout rapporter, à tout réinventer.

« Alors, elle vient cette histoire? allez lâche là! là doucement....gentil chien chien, elle est à qui cette histoire? hein? Héhéhé! Elle est à qui? Tu vas me la donner, oui! »

Elle n'est à personne, cette histoire...emprisonnée entre mes crocs, elle va livrer son destin à mes boyaux qui décideront du moment de la resservir... matière informe et nauséabonde qui tombera au milieu des herbes folles.

Me prend t'elle pour une usine de raffinage d'histoires? Je vais lui en servir, moi, des histoires raffinées.

L'histoire de mon combat contre les histoires ne fait que commencer.