jeudi 4 novembre 2021

Le vaisseau cependant voguait sur l'onde amère...

 

              La Fondation Louis Vuitton, en flottaison

                                    

Tout, ce matin, augurait d'une belle journée. 

Une ballade d'une heure dans les bois m'avait dégourdi les pattes et l'esprit. C'est donc avec confiance que j'envisageais ma première sieste de la journée, sur le coussin encore tiède du sommeil du chat.

L'odeur des tartines grillées et le gazouillement de mes patrons qui s'affairaient dans la cuisine me plongèrent progressivement dans un sommeil éveillé, qui laissa place à des rêves de sentiers forestiers gourmands, garnis de chatoyantes colonies d'écureuils.

Je m'abandonnais à une légèreté surnaturelle et me fondais parmi les panaches roux  pour les suivre dans les profondeurs de cette forêt psychédélique. 

Chevreuils volants au dessus d'un étang glacé, assemblée de canards causant autour d'un reste de pique-nique, et rats des champs surgis de gigantesques os à moëlle, me fournissaient autant d'occasions de courses effrénées. Je me sentais à l'aise sur tous les terrains: sol moussu, eaux marécageuses, pour finir en pilotage automatique dans les airs chargés de l'humidité de la forêt. 

Ainsi, depuis un temps non mesurable, mes pattes moulinaient fiévreusement sous mon abdomen,  jusqu'à ce que je fus interrompu sans ménagement par les éclats de voix excités de ma patronne.

Elle venait d'obtenir un laisser-passer pour accéder à tous les lieux publics, dans un délai de 72 heures. Elle était étourdie à l'idée de consommer autant de libertés sur un créneau aussi large.

Elle m'arracha d'autorité à ma couche moelleuse pour faire de moi le témoin privilégié des activités qui devaient impérativement concentrer plaisirs culturels et culinaires.

Je voyais à regret s'éloigner mes chevreuils ailés, bien au delà de la cime des arbres, et me trouvai solidement arrimé au poignet de la patronne car m'expliqua t'elle,  j'allais désormais entrer en des endroits où les chiens sont tenus en laisse bien serrée.

Nous nous jetâmes donc, avec une joie débordante, dans les embouteillages de la Capitale, qui offrirent à ma patronne le bonheur retrouvé d'insulter sans discernement cyclistes et SUV, jusqu'à ce quelle arracha, avec la même fougue agressive, une place de stationnement tout à côté du Parc d'Acclimatation.

En cet endroit où j'espérais retrouver le calme, reposait un imposant vaisseau de cristal magnifiquement ciselé, paré de voiles enflées par la démesure, et scintillant sous ce soleil d'automne. L'immensité de l'édifice et ses multiples lignes fuyantes m'apparurent comme une menace. Je résistais en pure perte.

Je me sentis, à mon corps défendant, tiré sous les portiques de sécurité, traîné sur les escaliers roulants, balloté de pièces aveugles en pièces aveugles, où je me heurtais à la foule des individus venus admirer  portraits, paysages, scènes de vie, qui m'apparurent tous figés et sans surprise, pour un chien comme moi, stimulé principalement par le mouvement et les odeurs.

Des centaines d'œuvres issues de l'Art institutionnel étaient mises en concurrence sous mes yeux indifférents, classées selon des thèmes bien ordonnés. 

Ma patronne se lassa, dès le deuxième étage, de toutes ces beautés depuis longue date éventée, et par ennui, commença à échanger timidement avec un autre visiteur, un peu désabusé également. Ils se mirent d'accord: 

Il y avait bien là quelques peintures inédites, notamment des portraits russes d'une vraie drôlerie. Mais le gigantisme de l'exposition et la foule noire sabordaient définitivement la magie de la plupart des œuvres.

Très satisfaits de se rabattre leur joie réciproquement, nos deux visiteurs poursuivirent leur déambulation ensemble, sans se soucier de mon propre état de lassitude.

Une surprise nous attendait tous, cependant, au dernier étage: on y faisait la queue pour le trésor de l'exposition à ne pas rater. 

La Promenade des Prisonniers de Vincent Van Gogh est l'unique tableau de cette petite salle confidentielle qui ne peut accueillir plus de 15 personnes à la fois. 

Le peintre s'est inspiré d'une gravure de Gustave Doré représentant une Cour de Prison londonienne pour imaginer un univers recroquevillé sur lui-même, étouffant et morne.

Dans la ronde de ces hommes voutés, l'on distingue un rouquin, les bras ballants qui se tourne vers le spectateur. L'artiste en chair et en peinture va nous dire quelque chose.

"Rira bien qui rira le dernier" semble t'il vouloir ironiser, en nous observant. 

L'Emprisonnement forcé, archaïque, défie l'Emprisonnement moderne, consenti. 

Comme souvent dans un musée, un miracle est en train de s'opérer, même s'il a mis du temps à se déclarer. L'œuvre se fait miroir de son public, et un dialogue silencieux peut alors s'installer.

Ma patronne lit, sur le grand panneau explicatif, que Van Gogh évoque là son enfermement psychiatrique...Mais l'homme sur le tableau nous conduit bien au-delà de son histoire personnelle. 

IL traverse les barrières du temps pour inviter la femme, l'homme, l'enfant et même le chien qui lui font face, à l'empathie bien sûr, mais à la prudence aussi: nul n'est à l'abri de subir un enfermement ou une exclusion.

Le silence méditatif qui s'est installé dans la salle se trouve soudainement brisé par la voix d'un jeune enfant: "Maman, tu crois que tu peux aller en prison si...si on sait que t'as utilisé le passe de Tata pour entrer dans le Musée?"

Dans l'assemblée, on feint de ne rien avoir entendu et des regards furtifs sont jetés en biais vers celle qui a trahi le groupe, comme pour la tenir en respect. La mère fait diversion sans y croire "Mais non mon Chéri. On ne prend jamais le passe des autres. C'est juste que Maman avait oublié son sac...".

Les visiteurs, écœurés, sortent un à un. Nous ne sommes plus très nombreux maintenant. Il reste les deux rabat-joie, la mère de famille, l'enfant et moi.

Une forme de tristesse m'envahit comme par contagion mais je n'aime pas me laisser dépasser par les émotions lourdes. Je m'accroche alors au regard franc de l'homme du tableau qui lui-même, de sa toile oppressante, n'a rien manqué du malaise collectif qui s'est installé.  

En tant que chien, j'apprends beaucoup du regard des hommes et je surprends souvent leur conversations intimes.

Je cherche, auprès de lui,  une confirmation que rien n'est grave, rien n'est fondamentalement très grave. Il y a bien du progrès en cette Société des Hommes. La tutelle sanitaire, qui s'est imposée à eux pour un temps non défini, reste plus enviable que les privations que, lui, a pu subir, n'est ce pas?

Il serait excessif de comparer un certificat numérique avec les quatre murs glauques d'un Asile ou d'une Prison. C'est même indécent et je n'accepterai pas un tel discours plaintif de ma patronne. La retient -on en laisse, elle?

Le Vincent au regard mélancolique me souffle gentiment que j'ai peut-être raison mais il ne peut s'empêcher de croire qu'il faut rejeter tous les barreaux, qu'ils soient en fonte ou qu'ils soient immatériels, lorsque ces barreaux se dressent pour protéger une Norme devenue Idéologie.

Il m'implore moi, Chien non croyant,  de continuer à me défier de toute religion et de me tenir à distance des humains lorsqu'ils ordonnent de faire allégeance à la Science Incontestable et à l'Intérêt Suprême, que ce soit pour atteindre le Nirvana de l'Immortalité Canine, ou de l'Immunité Collective.

J'admets que cela est plus facile à entendre pour nous, les chiens, car nous ne sommes tourmentés ni par l'idée de la mort ni par celle de la maladie. Et le seul Nirvana qui nous intéresse, c'est l'étale d'un boucher,  ou une table basse sur laquelle a été oublié un plateau de fromages (NB: éviter cependant les fromages italiens, car ils donnent très soif).

Cette dernière idée m'apaise. Comme très souvent chez moi, le sentiment de faim a effacé la tristesse.

Je tire sur la laisse. Ma patronne  approuve.

Une vilaine migraine lui donne un air décomposé et seul l'air vif parviendra à la ressusciter. Nous saluons une dernière fois l'homme du tableau et discrètement, nous nous évadons de la ronde des Prisonniers.

Le Restaurant la Terrasse du Jardin n'est vraiment pas loin, c'est un soulagement pour ma migraineuse. 

Un Homme, avec un costume de serveur, la reçoit et interroge une liste sur son pupitre. "Vous avez une heure d'avance..." 

"- Oui, mais je vais rester le plus longtemps possible. Il me reste 70h"

Il la conduit, compréhensif, vers une table joliment disposée, sous la véranda.

Elle lève ses yeux fatigués:

"-Vous avez quoi comme Pression?"

"- Il faudrait interroger le QR, Madame".

Mécaniquement, elle sort son passe.

"Euh non, pardon...je parlais du QR de la carte des menus, vous avez toutes les boissons dessus"

"-Ah..."

Même la bière a perdu de sa saveur. Le QR l'a rendu amère. Malgré toutes les promesses de restaurants et de loisirs qu'il incarne, elle comprend que sa liberté est ailleurs, loin de Paris, de ses embouteillages, et de ses Musées aux salles sans fenêtres. 

Moi, je suis bien. Je prends place sous la table. Il fait bon, le soleil chauffe à travers la vitre. 

Ma respiration se fait plus profonde et je retrouve la forêt que j'avais quitté ce matin. Mon pelage a pris l'éclat des feuilles d'or qui crépitent sous mes pas. J'essaie de faire silence. Une créature va surgir de l'étang.

Que va t'il donc se passer?

Il se passera la même chose que dans la Vie ou dans le plus merveilleux des Mondes: l'Improbable.

NB: le titre "le vaisseau cependant voguait sur l'onde amère" est tiré du recueil de poème "Messéniennes et poésies diverses, du poète Casimir DELAVIGNE

                        

 








 





mercredi 2 juin 2021

La ligne rouge



Une plage trop belle pour moi.

Une signalétique non équivoque m’interdit l’accès au sable fin et aux joies inconditionnelles du printemps retrouvé.

Juste un chien écrasé par une ligne rouge me rappelle que ma seule présence en cet endroit peut être une pollution pour autrui.

Un autre trait rouge, sur le petit muret, indique le chemin de randonnée que l’on me propose de suivre. C’est le chemin recommandé, destiné à tous, et même aux chiens gesticulants comme moi.

Serais-je plus vertueux si j'empruntais le chemin que l'on choisit pour moi? Oui, assurément, répond ma patronne. D'un ton sentencieux, elle ajoute: 

"On ne se sent jamais aussi vertueux que lorsque l'on a le courage d'abandonner ses instincts pour  croire, avec force et humilité, à un ordre qui nous dépasse".

Je la fixe, interrogateur, comme pour l'inviter à éclaircir cette vérité encore obscure:

" C'est pourtant simple! On y vient tous: pour se sentir vertueux, il faut savoir s'admonester soi-même comme l'on doit condamner moralement celui qui ne suit pas les chemins de la vertu".

Ma pensée se brouille. Je ne suis pas trop au fait des besoins existentiels humains et comme pour aggraver mon ignorance, je bute parfois sur les mots. 

En quoi serait-ce si important de "se sentir" vertueux ou simplement même de se sentir? 

Un chien ne se sent pas. Il sent. Il flaire une piste, il interroge son environnement, il scrute les bois  à la recherche d'un chevreuil, il balaie de la truffe les champs dans l'espoir de débusquer un lapin. Ou encore, il plonge dans l'eau marécageuse à la poursuite d'un canard. 

En résumé, mes congénères passent leur temps à affûter leur regard, leur truffe, leur ouïe pour sentir les choses, et s'en emplir totalement. Voilà leur besoin vital, voilà mon besoin vital.

Mon attention est à ce point captée par les vies secrètes et grouillantes des forêts et des étangs, que j'en oublie complètement de me sentir, et encore davantage de me sentir vertueux.  

Un chien a la truffe tellement accaparée qu'il ne peut se sentir lui-même. Comme le cordonnier qui, parait-il, n'a pas le temps de bien se chausser. Je ne sais comment être encore plus redondant dans l'exposé de cette réalité.

En revanche les bipèdes développés sont toujours très attentifs à l'odeur qu'il laisse. Pas une journée ne passe sans qu'ils ne se sentent fiers, nuls, moches, terriblement sexy, assurés, vivants, aventureux. Et mal se sentir, si on les écoute bien, c'est toujours se sentir.

Se sentir est bien plus important, pour eux, que de sentir profondément leur environnement et d'être à son écoute. Et les belles phrases (*) ne suffisent jamais à vous faire changer durablement de perspective.

Dans la situation qui nous préoccupe actuellement, à savoir l'accès aux joies simples et innocentes d'une station balnéaire, voici comment réagirait un bipède au cerveau bien développé:

"Est-ce que je me sens de franchir la ligne rouge? Si j'ignore l'avertissement, ce sont les autres qui ne vont pas me sentir. Je me sens de prendre le risque ou pas?". 

Se sentir et se faire sentir par les autres, est à peu près la même chose chez les bipèdes: impossible de bien se sentir, si les autres vous sentent mal.

Or, avec le cerveau moyen d'un chien, on raisonne de toute autre façon. 

Je renifle d'abord. Et la ligne rouge, je ne la sens pas. Elle ne sent vraiment rien. Si au moins elle était dans le sens du vent, ça me ramènerait des odeurs, et ça me renseignerait sur la conduite à suivre. Donc si  j'hésite, moi aussi, c'est pour une raison radicalement différente de mon bipède. 

La question que je me pose reste purement instinctive: "est-ce que je sens objectivement un danger?"

Objectivement, je vois bien que la ligne est rouge, mais je ne sens pas le sang ni ne perçois de menace. 

La condamnation sociale, souvent dénuée de nuances, brouille donc les pistes en ce qu'elle vise à me faire me sentir mal à l'aise si je l'ignore. Mais c'est en pure perte, puisque je suis un chien, et que je suis couvert par une auto-anosmie totale. 

Je ne me sens ni vertueux ni assassin si je franchis cette ligne. 

Ma condition de chien m'oblige à sentir les choses concrètement, sans choix possible, car ma truffe me commande totalement, bien avant les symboles. 

Voilà pourquoi, je me suis mis à courir comme un chien enragé sur la plage, à en terrasser toutes les mouettes.

En revanche, je puis vous assurer que ma patronne, elle, se sentait mais se sentait vraiment très mal à l'aise à affronter le regard du promeneur accusateur. 

Fort heureusement, elle a vite coupé court aux reproches en brandissant, tel un totem d'immunité, un sac à crottes prêt à recouvrir sans délai les provocations de son chien. Et pourtant, c'est moi seul qui ait été arrosé par les fientes des mouettes.

Elle a manqué de peu de voir la sentence collective s'abattre sur elle. ll est si dur pour un bipède de prendre la mesure de toutes choses, entre la pulsion de vie, le souci de préservation et la raison collective. 

Pour un temps, elle croit avoir apaisé les esprits.

Je soupire. Le mal est fait. L'être humain est vite rattrapé par ses odeurs, son regard sur lui-même, et même celui qu'on lui demande de porter sur lui. C'est ce qu'on appelle les passions tristes et les sentiments mortifères. 

Ceux-là mêmes qui pour un chien n'ont pas d'odeur.


(*) 

« La communication consiste à comprendre celui qui écoute.» 

(Jean Abraham, mathématicien qui ne mérite même pas une vraie biographie dans Wikipedia. Il n'a reçu aucun prix, c'est donc qu'il n'a rien fait et et que sa belle phrase n'a servi en rien l'intérêt collectif. Il n'aura droit qu'à une parenthèse, dans ce blog)






mercredi 19 mai 2021

C'est admirable

Chien incrédule dans l'attente de croyances
Chien incrédule dans l'attente de croyances

 

Qu’est-ce donc qui est admirable ?

Je l’entends souvent, la patronne, s’émerveiller sur la beauté de la nature, sur la justesse d’un écrivain, ou encore sur le génie d’un peintre. C’est admirable. C’est formidable. Intel est admirable, Intel est formidable.

Moi, Garou, ex-vagabond né dans les sous-bois mouillés, et cabot aux expériences multiples, déclare aujourd’hui n’avoir jamais admiré quoique ce soit ni qui que ce soit, pas même ceux qui m’ont recueilli et aidé. Je leur suis fidèle et reconnaissant et c’est déjà bien assez.

Je ne vais pas m’échiner à flatter un individu qui ne fait, dans le fond, que travailler à accomplir le destin pour lequel sa vie mérite d’être vécue.

Je la revois, penchée sur cet oisillon tombé du nid, à s’émerveiller de son hardiesse malgré des sautillements chancelants, et malgré les petites ailes encore paresseuses.

Oui, elle est émerveillée. L’oisillon a été extrait deux fois de la gueule d’un chat et, à peine échappé du Néant aux dents aiguisées, il piaille de toutes ses forces, comme pour exiger réparation.

C’est admirable, cette vitalité pleine de panache à affirmer sa légitimité, et à refuser l'abandon,  le dernier souffle.

Pas même trente grammes, 4 cm de long et 2,5 cm de large, qu’il est déjà dans le vif du sujet : riposter, exiger de manger, de boire, d’être au chaud et de jouer. 

Oui, je l’ai vu cet oisillon oublier ses infortunes et prendre d’autorité pour nichoir l’épaule de ma patronne, juste derrière l’oreille, tiens, afin qu’elle ne laisse rien passer de ses revendications. Ou encore là, sur le bras qui écrit dans le vide, dans l’espoir d’effectuer un travail sans doute admirable.

C’est incroyable se dit-elle, cette volonté farouche de s’acclimater à l’Etrange, l'Inconnu,  aussi incroyable que Thomas Pesquet et sa décontraction à faire des selfies à bord de l’ISS.

C’est redoutable, cette aisance rieuse à s’imposer quel que soit les circonstances et les obstacles.

Ce n’est pas admirable, ma chère patronne, c’est naturel et nécessaire.

Crois-tu plus admirable encore l’auteur des vers que tu as lus religieusement, ou le médecin qui vient de sauver une vie, ou celui-là même qui se sacrifie pour autrui ? Ils ne sont pas plus admirables que ta petite mésange infortunée.

En caressant du bout des doigts le duvet si délicat de l’oisillon qui combat pour une juste cause, la sienne, tu touches là enfin du doigt la notion de « Persister dans son être ».

Rien ni personne ne mérite admiration ni éloges, même posthumes, puisque que tout le monde ne travaille qu’à une seule et même chose, persister dans son être.

Ce qui fut admirable, peut-être, c’est la persistance de l’oisillon à survivre, deux jours durant, à l’alimentation de ma patronne, comme moi et mon Cher Protecteur, continuons de survivre, depuis des années, à sa cuisine.

L’oisillon s’en est allé. Il a piaillé, mais cette fois-ci a refusé les graines broyées et humidifiées. Ses ailes se sont ouvertes à demi mais l’ont fait tournoyer sur lui-même avant que le bec, si goulu une heure plus tôt, ne pique dans le nid confectionné un peu maladroitement.

Les spasmes ont fait gonfler une dernière fois son fier poitrail qui promettait de virer au jaune citron. 

Les pattes se sont raidies. Sur le cou d’une finesse extrême, une plaie discrète se laisse deviner.

Les efforts et les luttes racontés, les hommages, les ambitions appartiennent aux fantasmes humains.

Si cela ne dépendait que de moi, je passerai ma vie à pisser sur les décorations et les insignes honorifiques.

Arrivera t-il qu’on me fasse cet aveu : tout ce que l’on fait, tout ce que l’on dit, tout ce que l’on veut croire, ce n’est jamais que pour soi-même ? Tout cela ne vise qu'au plein accomplissement de soi.

Si cet aveu accouche de ma patronne, alors là oui, je serais ébranlé par son honnêteté. Moi, Garou, chien sans foi ni maître à penser, vacillerais devant une telle clairvoyance et j'en hurlerais même d’admiration.

Peut être même qu'ainsi, elle me rendrait heureux toute ma vie comme m’a rendu heureux un temps, cette petite mésange décédée sans décoration aucune.

Son corps si léger et apparemment dépourvu d'utilité, sera enterré dans le jardin, et nourrira ce qui doit être nourri. Ainsi, par ce don naturel de soi, sans hommage ni remerciement, elle persistera encore et encore dans son être.

Les jardins regorgent toujours de trésors.






mardi 5 mars 2019

Oser le changement





Récemment encore, je conversais avec moi-même sur le caractère énigmatique de la formule « Osons le changement », invoquée depuis peu, tel un mantra obsessionnel, par ma maîtresse qui se trouve être également mon Maître à penser, à son insu.

Sa nouvelle philosophie, si j’ose dire, s’est traduite d’abord prudemment par le changement des housses de coussins ornant le canapé. Puis, la housse du canapé elle-même est passée du bleu/gris au rose corail pour disparaître sous un jeté de faux mouton dont raffole le faux animal de compagnie, le chat. Un grand tapis en toile de jute a remplacé les motifs graphiques, ce dont je ne me plains pas car il offre un massage tout à la fois doux et tonique à mon épiderme sensible.

J’ai vu ensuite un mur partir en faisant grands bruits, et à un autre endroit, une porte se murer dans le silence, qui ne s’ouvrira plus jamais. Lunatique, ma maîtresse a caché le soleil par ici et l’a fait réapparaître par là-bas.

Comme ça. Parce qu’il faut changer, lui aurait-on dit. Personne n’a osé lui dire qu’il serait bon qu’elle commence par sa coupe de cheveux. Sur la route du changement, on ne s’arrête pas à ces futilités. Le coiffeur ne suffit plus.

Pourquoi s’infliger cette auto-injonction au changement ?

A ce stade de mes interrogations, un constat s’impose : depuis le mois d’avril 2016, j’avale des croquettes de la même marque ; parfois, les jours de fête, je déguste des aliments plus bruts, plus goutus, mais fondamentalement, mon régime reste le même. Mes ballades sont réglées aux mêmes heures chaque jour, et suivent un parcours bien rôdé.

La question du changement ne se pose pas pour moi et à y réfléchir vraiment, je doute fort d’être plus heureux autrement. Quelle plus-value peut m’apporter le changement ? Le sentiment d’être heureux n’a pas de nuances ni de graduations. On se sent heureux ou pas. Prétendre parvenir à se rendre plus heureux dans un nouvel environnement est une contradiction en soi et un aveu de sa frustration actuelle.

On change de support, de décor, de remords et cette impulsion seule suffirait à rendre de l’éclat à nos humeurs ?

Peut-être que dans un premier temps, les limites semblent avoir été repoussées mais l’euphorie n’est qu’éphémère. Sous une lumière nouvelle, elles finissent par réapparaître de façon encore plus flagrantes, alors que nos anciennes habitudes, comme sous l’effet d’une lumière tamisée, les avaient dissoutes dans notre quotidien.

Certes, il est difficile d’ignorer les encouragements de la société moderne à s’extraire des croyances auto-limitantes. Pour qui sait provoquer les césures dans sa vie, se réaliserait la promesse d’une confiance absolue et d’un épanouissement mérité.

Notre conviction est sans doute un peu radicale mais nous affirmons tous les deux, Garou le Fou-Fou et Garou le Prudent, du haut de nos fauteuils de grands sages,  que le changement pour le changement ne vaut absolument rien. La force des animaux que nous sommes est de savoir s’adapter aux changements, à notre environnement, mais la faiblesse de nos Maîtres est souvent de forcer le changement à tout prix.

J’observe ma maîtresse et je vois bien que la volonté de prendre un nouveau virage répond non à une motivation rationnelle mais à une nécessité qui la dépasse. Prendre le contre-pied d’une vie que l’on considère trop bien réglée, n’est que surfer sur une vague trompeuse qui prend naissance dans le lit des éternelles insatisfactions.

Moi, Garou, chien espiègle et parfois docile, déclare que la passion et la liberté se nichent n’importe où, y compris au bout de la laisse. Ma seule préoccupation est de savoir à qui ou à quoi est rattachée l’autre bout de cette laisse et m’assurer qu’il s’agit d’un attachement loyal et solide. Que m’importe de changer de laisse ! Et pourquoi pas un harnais en peau de mouton, juste histoire de changer ?

En revanche, il me faut régulièrement changer d’assise. C’est ma façon à moi de changer de regard ou de posture, comme vous voudrez... par simple jeu !





lundi 23 juillet 2018

Les voyageurs du temps évaporé

Natacha, Emmanuel et Apache


Un petit bonjour via le blog de mon chien, et merci à vous de m'avoir expliqué votre passion!

Grâce à vous, je réalise que mon bescherelle est incomplet. IL me manquait de connaître le futur du passé, dans lequel vous vous aventurez, accompagné de votre chiwawa couleur merle (suffisamment étonnant pour que je n'oublie pas de le noter).

Apparemment il a bon flair puisqu'il vous ramène toujours au présent.

Espérant vous croiser à nouveau à la pièce d'eau,

Longue vie aux vaporistes!

Chantal








vendredi 13 juillet 2018

Punks à chiens



« Casse-toi de là, t’es pas de ma bande !».

Entre chiens, il est des belles histoires d’amitiés qui commencent ainsi.

On se renifle, on grogne, on se livre combat jusqu'à en faire hurler d’effroi et de rage nos gardiens puis, lorsque les maîtres respectifs commencent à leur tour à s’entretuer, on est déjà occupé à autre chose.
Chez les canidés, la colère s'éteint une fois qu'elle est consommée.  Elle est interprétée à tort comme un instinct irrésistible de domination. En réalité, je me fiche bien d'avoir l'ascendant sur un congénère. Ce n'est certainement pas le sentiment de toute-puissance qui fait se dresser sur mon garrot une crête poilue.
La violence canine n'est qu'une espièglerie de nos gênes, une survivance de notre ancêtre commun, le loup; elle est aussi démonstrative que superficielle, et n' a  que pour seul mérite de rappeler notre capacité à survivre en milieu hostile.

Voilà pourquoi les punks s'attachent à nous. L'iroquoise agressive qui se dresse au sommet de leur être est tout autant que notre crête de poils, un signe de résistance face à  une société pas toujours très amicale,  qui voudrait discrètement étouffer les singularités de chacun sous un conformisme social évident, bien que mal assumé.

La particularité de la violence humaine est que, bien souvent contenue, elle se manifeste subtilement, ce qui ne la rend pas moins tenace.
Voici un exemple qui m'est bien familier: parmi les promeneurs de chiens, la confrontation peut commencer par des échanges sur le "savoir-éduquer" plutôt courtois. Les leçons d'éducation et de savoir-vivre réciproques pourraient être même profitables si elles n'étaient pas, très rapidement, prêchées de façon de plus en plus vexatoire: "On ne vous a jamais dit d'attacher votre chien?!", "faut savoir anticiper, vous savez bien que votre Brutus attaque tout le monde!", "Vous n'avez donc aucun contrôle sur votre propre chien?!".

Vient ensuite la parole irréparable, le diagnostic définitif lancé par l'un comme une attaque ultime, et reçu par l'autre comme une blessure profonde: "Allez donc voir un comportementaliste!". 

Aucun coup n'a été porté, aucune canine n'a été enfoncée dans la chair tendre et pourtant...

Il n y a rien de pire pour un maître de chien que d'essuyer un tel affront. C'est comme si vous suggériez à un automobiliste de passer son permis.

Que l'homme conduise une voiture ou son chien, il pourra trouver là prétexte à querelle féroce, libérant enfin son crocodile.  Les querelles d'hominidés sont bien plus redoutables qu'une chamaillerie entre cabots, et bien que les causes en soient le plus souvent futiles, elles peuvent s'inscrire durablement dans leurs histoires personnelles et même collectives jusqu'à en devenir une violence institutionnelle.

IL est une évidence que chez nos amis les hommes, la violence devient un mode de fonctionnement tout à fait acceptable dès lors qu'elle est codifiée au moyen de textes rigoureux.

La violence en entreprise est une bonne illustration de ce mode de fonctionnement; elle s' organise innocemment autour d'une simple lettre, destinée à banaliser l'étiquetage, à tous les étages, des dominants et des dominés. 

Je suis un chien et mon maître est mon maître. Pas de tabou entre nous. Point besoin de recourir pudiquement à la lettre N augmenté ou diminué d'un chiffre pour rappeler discrètement mais sûrement le degré que nous occupons au sein d'une hiérarchie.

Les humains donnent en revanche beaucoup de force et d'évidence à ce qu'ils ne veulent surtout pas nommer. C'est tout le paradoxe. La hiérarchie et l'autorité ne figurent pas dans les principes constitutionnels, bien qu'elles soient le fondement même de toute société, loin devant l'égalité et la fraternité.

L'égalité et la fraternité, c'est pour les chiens, et nous nous en montrons dignes chaque jour.  IL ne nous manque que la liberté et non la parole!

L'ambition secrète de tous les chiens est de faire de leur maître des êtres libres afin  que nous puissions profiter de cet état, par "ruissellement". Ainsi, tel des héros anonymes volant au secours de l'humanité, nous aurons réuni les trois éléments qui incarnent complètement et fidèlement la devise nationale.

Il y aura bien des rabats-joie pour soutenir que les chiens ne font naître que des contraintes et conduisent même leur propriétaire à l'asservissement.

Pensez-vous qu'un punk entre en partenariat avec un chien pour s'imposer des contraintes? Il font de nous les compagnons idéaux de leur liberté, et nous dispensent même très souvent de collier. Il n'y a que les humains domestiqués pour accepter de voir le principe de liberté tenu en laisse.

Moi, Garou, prend l'engagement devant vous de faire de ma drôle un être libre, indépendant et fraternel! Le défi est de taille. Pour s'en rendre compte, il suffit de la surprendre en train de vociférer à l'encontre des pic-niqueurs soupçonnés de répandre leurs déchets sur le sol (ce que je trouve plutôt charitable en ce qui me concerne).

Fort heureusement, il y a "la bande", la bande des autres punks et de leurs chiens qui font de notre territoire, la pièce d'eau des Suisses, un lieu dédié à la fraternité et à la désobéissance. Il faudra un jour que je vous parle de l'intrépide Jupiter, la provocante Boulette dite 'Bouboule" ou encore "Peau de Poulet", l'indomptable Marley, le noble Ghandi, les inséparables Nala et Never, les élégants Ménélick et Houadi, le bout en train Charo, la belle nageuse Mia et tous ceux que je croise moins souvent. 

Leur cri de ralliement: Ni brutes, ni soumis.

Dans notre meute, nous sommes tous égaux et solidaires dès qu'il s'agit de désobéir et de bafouer les codes de bonne conduite. Boulette est la plus revendicatrice: elle est capable, par une seule action, de braver tous les interdits en se roulant dans l'eau marécageuse, en même temps qu'elle avale du film alimentaire.

Une vraie punk.

C'est tout une philosophie. Nous ne désespérons pas de voir nos maîtres devenir nos disciples et accéder ainsi au Nirvana de la désobéissance, de la joie et de l'équanimité.

Nous sommes confiants. Dernièrement, ils ont investi effrontément la place publique, au pied d'une cathédrale pour y faire banquet et se disputer la baballe autour d'un mini porcelet de ce que j'ai cru en comprendre. Y a de l'idée.

Je trouve tout de même que leur iroquoise prend beaucoup de temps à pousser, mais Ghandi, le plus sage d'entre nous, m'a expliqué que c'est justement le signe d'un travail qui se fait en profondeur.

Longue vie aux punks à chiens!

Jeunes punks sur la place publique à la crête non encore formée


































dimanche 11 mars 2018

A la croisée des destins





Je suis au repos. 

Un large sapin me protège d’une neige épaisse et tendre qui, quelques secondes plus tôt, n’en finissait pas de m’aveugler, obstruant mes yeux et glaçant mon museau.

C’est pour cette unique raison que je ne les ai ni vus, ni sentis venir.

Un, deux...ils me faut les compter par paire. Six attelages glissent à vive allure sur cette même crête que j’ai empruntée en début d’après-midi, avec l’innocence du paisible chien qui ne sait pas renoncer à une promenade digestive.

Celui qui, le premier, a dirigé vers moi une mâchoire menaçante s’appelle Togo. C’est ce que j’en ai retenu à entendre hurler les deux enfants accrochés à leur attelage et pourtant impuissants à retenir la bête. Togo s'élançait vers moi ignorant les appels à l'ordre de ses passagers. 

Après avoir identifié le monstre comme étant un Malamute de l’Alaska, ma drôle a joint ses cris à celui des enfants et m’a projeté sur le bas-côté pour entreprendre de me hisser le plus haut possible mais elle n'a pas l’entraînement d’un chien de traîneau. Et il me plaît toujours de résister à l’autre bout de la laisse.

Le frangin est intervenu ; il ne s'est pas démonté et a brandit ses deux bâtons de skieur de fond avec l’assurance d’un Samouraï. Un gars du coin s'est joint à la fête pour s’interroger, flegmatique, sur la probabilité que Togo parviennent à balancer le convoi et son contenu gesticulant, à travers les sapins.

Protégé par ce solide bouclier humain, je me suis autorisé à exprimer mes protestations d'usage, et à faire goûter à ce bon Togo toute la puissance de mes cordes vocales. On ne m’appelle pas Garou pour rien. Tous ont observé que cette étonnante initiative a eu pour effet d’attiser les nerfs, à l’évidence fragiles, du second partenaire de trait.

Je n’ai pas bien saisi le nom de ce congénère, mais il devait rimer avec Fiasco. Alors que les enfants, résignés, se préparaient à une propulsion imminente, le meneur de chiens se décida enfin à apparaître et, en une seule injonction - « A ta place Togo! »- rendit les montagnes à une paix immaculée et un silence miraculeux.

Je n’entendais plus que ma drôle haleter jusqu’à reprendre son souffle. Le samouraï et le savoyard dissertaient déjà sur l’enneigement exceptionnel de cet hiver.

De mes hauteurs, je suivais du regard les attelages s'éloigner sereinement et à bon rythme, comme après une escale ravigotante.

J’interrogeais le sapin, le ciel, et les nuages. Ma vie est à ce point tranquille que rien, absolument rien ne peut en troubler profondément le cours. Je m’expose, je provoque, j’aboie...et la caravane finit toujours par passer. Je croise un destin fabuleux à en couper le souffle, le frôle, hésite presque à le caresser dans le sens de l’échine mais toujours, une laisse me retient ou me sauve.

Je ne serai jamais chien de traîneau. Je n'en ai ni l'endurance, ni la musculature. Personne ne m'a appris à réguler la température corporelle pour résister durablement au froid, et mon mental n'est pas préparé à la rudesse des grands espaces de solitude. Dois-je pour autant choisir de vivre en modeste animal de compagnie, occupé principalement à mendier carresses et croquettes dans le cocon d'un foyer réconfortant?

Je décrétais que mon destin était de n'en choisir aucun, si ce n'est celui d'en croiser pleins d'autres, sur ce petit chemin serpentant entre les sapins.

Pourquoi devrais-je attendre le Crépuscule pour vivre entre chien et loup?

"Pourquoi?!" reprit, scandalisée, ma Drôle. "Mais parce qu'à ne choisir ni l'un ni l'autre, tu vas finir en marmotte!"


Garou, ou le destin exceptionnel d'un beagle croisé avec un épagneul breton
et une marmotte des Alpes du Nord