mardi 2 décembre 2008

Dont acte


.
.
.
;
;
;
.
.
.
.
;
;
;
- Dans le vieux parc solitaire et glacé,
Deux ombres ont tout à l'heure passé
.
Leurs yeux sont morts, et leurs lèvres sont molles
Et l'on entend à peine leur parole
Et.
Ça t'évoque quoi?

- Rrrr......

- C'est le début d'un poème de Verlaine...Tu veux que je poursuive? Si on essayait de s'émouvoir tous les deux, pour passer le temps. J'aime ce poème parce qu'il...

- Rrrr......

- J'ai remarqué que tu traversais les années et les saisons avec le même flegme imperturbable. Les premiers flocons de neige ne t'ont fait ni chaud ni froid?

- Rrrrr........

- Ce matin, la pièce d'eau avait revêtu son costume de tragédie. Pas âme qui vive...juste cette brume stagnante qui étouffait la lumière habituellement reflétée par l'étang. Toutes les couleurs s'étaient éteintes par je ne sais quel maléfice. Je marchais du bout des pattes, de peur de réveiller une divinité en sommeil. Et puis soudain... le voile s'est levé sur deux silhouettes dont je n'aurai jamais soupçonné la présence. Tu frissonnes là?

- Rrrrrrrr.....

- Dans le vieux parc solitaire et glacé,
deux spectres ont évoqué le passé...

- Rrrrrrrrrrr....

- Je vois bien que tu connais la suite. Dis moi la suite, je suis sûr que tu la connais! Allez! - Ton coeur bat-il toujours à mon seul nom?
Toujours vois-tu mon âme en rêve?


- Non

- Oui, c'est ça! Ah les beaux jours de bonheur indicible
Où nous joignions nos...
.
- C'est possible

- Ah non, tu m'as coupé! laisse moi finir. Qu'il était bleu, le ciel, et grand l'espoir

- Rrrrrr.....- L'espoir a fui, vaincu vers le ciel noir....Rrrrrr....

- Ah, ces vers sont saisissants! ça te friserait les moustaches de t'émerveiller un peu? Si seulement tu pouvais cesser ce bruit de moteur sourd qui te viens de je ne sais quel organe...La beauté doit bien t'inspirer autre chose que ce regard fixe et absent, hein? C'est beau, non?

- Dont acte.

- Pardon?

- Je suis un greffier. Je prends acte de la beauté des choses comme des variations climatiques mais ne puis rien faire d'autre.

- Pauvre greffier ronronnant! Tu es donc réduit à prendre acte de l'effervescence de la vie comme de la beauté d'un poème...

- Pire encore, je suis condamné à savourer le rien et l'infini, à longueur de journée....Rrrr......

lundi 17 novembre 2008

Comme d'habitude




"Pourquoi toujours mon arbre?"




WAWAWAWA! Tant pis si je dérange! Je me demande bien qui ça pourrait gêner de voir un chien heureux! WAWAWAWAWA!



Cela fait déjà vingt cinq minutes que je me prépare à un bonheur imminent. Je viens enfin d'entendre le ronronnement de la grille automatique qui prend son temps pour coulisser, puis une porte de garage qui se referme lourdement. Vient le joyeux tintement des clefs actionnées dans la serrure de la boîte aux lettres. Mes aboiements redoublent d'énergie lorsque j'entends le froissement des enveloppes mêlé au son familier des talons qui résonnent dans la cage d'escalier.

Au premier tour de verrou, mes pattes deviennent folles et me font faire des cercles toujours plus rapides autour de moi, comme si je me transformais en turbine capable d'accélérer le temps.

Ce qui va se passer me rend fou de joie, c'est la raison pour laquelle je suis si impatient.

Je vais...comment dire ça sans vous paraître trop décevant...ah oui, je vais faire l'exploit de reproduire la journée d'hier et celle d'avant hier, avec la même fraîcheur d'esprit. Autrement dit, je m'apprête, comme tous les jours, à faire ma promenade du soir.

Ma patronne ne parvient pas à comprendre comment, après 2.060 jours passés à respecter les mêmes horaires et à se promener aux mêmes endroits, je continue à vivre mon quotidien avec un enthousiasme toujours aussi intact.

Elle ouvre la porte, pose le parapluie, change de chaussures, prend une casquette et soupire en s'emparant de ma laisse. Mécaniquement, elle me flatte le bout du museau, comme pour rendre hommage à mon indécrottable joie de vivre.

Le sol imprégné d'humidité me colle aux coussinets; la terre et le ciel sont noyés dans la pénombre et les branches déplumés des peupliers jouent à se faire peur, comme si elles étaient encore à Halloween. A l'orée de la forêt, on devine le chemin grâce à un projecteur solitaire, le seul dont l'ampoule n'a pu être atteinte par les gamins du quartier: c'est nuit de pleine lune.

Le moment idéal pour se concentrer et faire un voeu.

Alors, je me lance: je souhaite très fort que rien ne change profondément. Mes habitudes, j'y tiens comme si c'était mes enfants. Je les entretiens avec amour et quand il le faut, je leur fait prendre le large. Mais je les laisse revenir à moi avec toujours autant de bonheur.

Rêver d'un ailleurs, cela m'arrive souvent, partir et goûter à l'émotion d'une fugue, je n'y résiste pas toujours, mais rien ne me rassure autant que de pouvoir compter sur mes habitudes.

Il serait dommage de confondre habitude avec manie ou paresse. Le Larousse lui-même fait rimer l'habitude avec « aptitude », acquise par répétition. Grâce aux habitudes, je développe des capacités dont je n'ai même pas conscience.

Mais mon attachement aux habitudes fait-il de moi un chien prévisible?

Ma patronne pense que oui car, chaque soir, je vais marquer mon territoire sur le même arbre.

Elle ne voit pas cependant que j'appréhende mon arbre d'une façon toujours différente, côté nord, sud, est, ou ouest. Je lève tantôt la patte arrière droite, tantôt la patte arrière gauche. Tout dépend du vent, de la qualité de l'air et de l'angle qui me permettra en un seul jet, de laisser une empreinte la plus étendue possible. Je suis en progrès constant.

Comme à chaque fois, pendant que je procède à ces simulations hésitantes de marquages de territoire, je la vois qui passe d'un pied à l'autre en serrant les dents et en remontant son col.

Que mes habitudes et mes rituels l'exaspèrent par temps humide et froid, je le conçois mais j'en fais une question de discipline personnelle.

Les habitudes, c'est tout ce qu'il reste pour lutter contre la folie humaine, la course à la rentabilité et la logique infernale d'une libéralisation toujours plus aveugle et cynique. Les responsables eux-mêmes en appellent aux bonnes habitudes alimentaires, sanitaires et environnementales aux fins de nous inviter à nous protéger contre leurs propres décisions ou leur laissez-aller.

Les habitudes pourrait bientôt constituer une stratégie savante de survie. S'habituer à ne pas ingérer de pesticides n'est pas à la portée de la majorité. Quand certains tentent de s'habituer à bien manger, les autres ne peuvent que s'habituer à entendre les risques qu'ils encourent.

Et comme d'habitude, la narration d'un fait inconsistant me ramène à des préoccupations sans rapport avec mon récit initial.

Fort heureusement, je retrouve ma bonne humeur car je réalise que demain, il se passera quelque chose d'incroyable, enfin j'espère. Aux environs de 19h00, j'entendrai le ronronnement de la grille automatique auquel succèdera le grincement de la porte du garage.

Je vivrai encore le miracle d'une journée ordinaire, qui pourrait me laisser croire que rien ne change véritablement alors que ma forêt aura sans doute respiré, silencieusement, un peu plus de dioxyde de carbone.

lundi 20 octobre 2008

Temps mort










Renaud aurait aussi bien pu chanter que ce n'est pas l'homme qui prend le temps mais le temps qui prend l'homme.

Ici, c'est très différent. Du temps, vous en aurez à gogo. Vous pouvez vous en servir sans complexe, sans avoir peur de le laisser déborder.

Vous trouverez du temps qui passe à l’allure d’un TGV mais aussi celui qui s'écoule lentement, comme un robinet mal fermé.

Les temps durs et les temps lourds, ça ne se fait plus. Complètement Has been.

Nous vous proposons désormais des modèles très faciles à porter: du temps souple qui s'étire comme un élastique ou, pour les inconstants, du temps tellement léger qu'il finira par tourner…en temps de chien. C’est dire. On pense à tout le monde, c'est un véritable défilé.

Mais le plus rare, le plus insaisissable est le temps suspendu, celui après lequel je ne peux pas m'empêcher de cavaler.

Car c’est un moment à ne pas manquer, aussi important qu'une éclipse, celui où vous surprenez le temps en train de se suspendre, comme s'il voulait se tuer lui-même.

Cet instant suspendu, ce peut être celui où une station balnéaire sombre silencieusement dans une nouvelle dimension et se trouve rendue à une beauté sauvage et farouche chaque matin inégalée.

A ce moment là, tous les temps se réunissent pour rejoindre la mer et se transformer en une obsédante mélodie à quatre temps. C’est la plainte du temps qui se croit noyé ou mort.

Ici, on m'imagine soustrait au temps alors qu'au contraire, j' évolue dans le mécanisme même d'une horloge, dont le pendule est remplacé par le va et vient des marées. Dans cet endroit que l’on croit intemporel, le tic et le tac s'amusent à effacer mes pas et à affoler ma course qui veut échapper à l'écume.

Bienvenu dans les entrailles du temps, le temps universel, celui de l'éternel renouveau.

Ici, je veux croire en tout, à la sagesse et à la folie, à la joie et à la mélancolie, au pathos et à la fantaisie, aux fantômes et aux vivants. Il n'y a plus de crainte à avoir. J'ai trouvé le bon tempo et tant pis si je le perds à nouveau.

Il n y a rien de tragique à perdre son temps ni même à le traiter avec désinvolture. Le temps ne vous en voudra jamais. Bien au contraire, il reviendra de plus bel. Pas moyen de tailler la zone sans lui, il me colle maintenant à la peau.

Le temps et moi, c'est une histoire sans fin, sans que l'on sache vraiment qui court après l'autre.




L'Horloge, et son coucou



mercredi 24 septembre 2008

Balloon dog



















.
Je veux tout: le passé, le présent, le futur
Ou plutôt rien: défaire les conjugaisons
Qui cloisonnent le temps. Puis jeter en pâture
Mon âme oubliée, vaisseau en flottaison

Je laisse aux doux rêveurs la quête du sublime
Et aux désenchantés le poids de l'absurde
Une fuite d'hélium m'a fait renoncer aux cimes
Mais je n'irai pas rejoindre les multitudes

Par bonheur, j'ai croisé le mécène Pinault
Faire des euros aide l'art à s'éléver
Juste des rondeurs moulées par un mégalo
Recyclent dans mes reflets les fastes passés

Ma couleur magenta nargue le sage Hercule
Dans le salon où sont peints exploits légendaires
Les touristes, en entrant, voient d'abord mon derrière
Qu'est ce le vrai génie? C'est savoir coincer sa bulle



Balloon dog, magenta, Jeff Koons

en haut: Balloon flower, yellow.



























jeudi 4 septembre 2008

La planète des chiens


.







.






.
C'est au Bar Le Bigouden Blues, non loin de la plage, que nous nous retrouvons. Cette région de Bretagne a été désertée en cette fin du mois d'août et Bug a décidé d'y terminer ses vacances, après avoir été cloîtré 10 jours en plein coeur de la forêt de Poigny.

C'est le moment pour lui d'amorcer une réflexion globale et de faire le bilan sur près d'une année de blog.

Pour la première fois, il a accepté un rendez vous avec un journaliste de notre magazine. D'emblée, Bug nous paraît serein et confiant. Son pelage d'un noir intense est pailleté de sable fin. Le sel a laissé une empreinte argentée sur ses pattes qui viennent de goûter à l'écume de l'Océan. Il sent l'iode, les huîtres et le hareng fumé déterré fraîchement d'une poubelle du coin. Cet assemblage d'odeurs trahit la complexité du personnage et son refus de se résigner à ne poursuivre qu'une seule quête.

Et pourtant, la simplicité de sa mise (il ne porte qu'un vieux collier de cuir) et son air débonnaire le rendent immédiatement accessible. Un filet de bave s'étire du coin de sa babine, il se roule par terre: Bug a décidé d'être lui-même.

WWM: Merci d'avoir accepté ce rendez-vous. Tout d'abord, pour tous ceux qui ne connaissent pas encore votre blog, comment le définiriez-vous?

B: Je le définirai comme un outil de promotion canine. Oui, il existe dans mes messages un caractère indéniablement militant et revendicateur.

WWF: Que voulez-vous dire? Vous pensez que la société actuelle ne laisse pas suffisamment de place aux chiens?

B: je reconnais que des efforts sont faits: nous avons nos propres structures pour nos besoins, nos motocrottes, nos pensions de retraite, nos centres de remise en forme, nos psychologues et des rayons entiers dans les jardineries pour notre seul divertissement. Par ailleurs une dizaine de magazine nous sont consacrés ainsi que des émissions télé. Je pense que cela procède d'un engouement relativement récent de la Société pour les pets, mais finalement assez superficiel.

WWM: Pour les pets?...Est-ce votre façon de dire que la société actuelle n'aime à produire que du vent?

B: Non, je parlais des « pets », terme qui désigne les animaux domestiques. Je me suis mis à l'anglais récemment. Je ne pense pas que la société produise du vent avec nous dès lors qu'elle nous utilise pour encourager la propension consumériste des êtres humains. Je considère que compte tenu du pouvoir économique que nous représentons, nous devrions être reconnus à notre juste valeur. C'est le thème de l'ouvrage que j'écris actuellement: décadence et grandeur du monde canin. Je veux redonner ses lettres de noblesse à l'Histoire canine et révéler les véritables enjeux de notre développement.

WWM: L'histoire canine? Vous estimez donc que les chiens ont eux aussi une Histoire? Vous revendiquez une culture?

B: Ce que j'essaie de dire c'est que l'histoire n'est ni plus ni moins qu'une succession de conquêtes, de pertes et de reconquêtes. Les chiens passent leur temps également à conquérir des territoires. Cependant, ils le font de façon plus discrète et écologique. Les jets d'urine n'ont jamais perturbé l'écosystème de la planète. Notre empire s'accroît de jour en jour et nous n'en avons jamais fait tout un roman traduit en cinq langues. C'est manifestement une erreur puisque nous sommes confrontés aujourd'hui à un vide culturel et identitaire. L'avantage cependant de notre hégémonie silencieuse est que rien ne peut venir la contrarier. Saviez-vous que plus du quart des jardins du château de Versailles m'appartient? C'est précisément parce que mon droit de propriété n'est pas connu qu'il n'est pas menacé. Je mériterai donc d'avoir mon nom dans les ouvrages. Après tout, même les chats ont leur Histoire, qui remonte à plus de 3000 ans avant J-C. Certains étaient vénérés en Egypte! Sait-on pourquoi? Leur mystère, leur silence, leur regard glacé? Tu parles! Le seul mystère que je veux bien leur reconnaître est leur aptitude surnaturelle à passer des journées entières à ne rien faire si ce n'est à se lisser les poils. Moi, il faut toujours que je m'occupe, sinon je deviens dingue. C'est pourquoi j'ai décidé d'écrire un ouvrage historique.

WWF: C'est marrant, plus vous dites n'importe quoi, plus votre discours se tient.

B: Vous savez, j'ai longtemps été privé de paroles. J'ai passé la moitié de mon existence à me faire comprendre par des regards insistants, des penchements de tête, et des pivotements d'oreilles. Les gens disaient à mon propos qu'il ne me manquait que la parole. Inversement, je notais que les hommes avaient toute la liberté d'expression souhaitée mais qu'il ne leur manquait que la pensée. Je ne dis pas n'importe quoi. Je travaille à rendre crédible ce qui ne l'est pas; c'est tout de même plus drôle que de donner corps à ce qui existe déjà.

WWF: Vous semblez afficher un certain pessimisme mais on se demande si ce n'est pas par pure affectation. Vous pensez que ça vous donne plus de profondeur?

B: En vérité, c'est plutôt la hauteur que je recherche. Avoir un regard lucide et distancé me donne le sentiment d'avoir les pattes plus longues.

WWF: Vous êtes assez catégorique dans vos propos et vous semblez bien loin du gentil chien-chien du mois d'octobre 2007 qui passait son temps à amuser la galerie. Ne vous prendriez pas un peu trop au sérieux? Vos lecteurs se sont lassés et vous trouvent moins sympathique. Il y aurait même eu quelques crispations avec votre patronne.

B: Qu'est ce que j'y peux, moi, si des milliers de touristes viennent du monde entier pour voir le Château de Versailles et qu'au final, c'est moi qu'ils photographient? Et dans mon quartier, je suis crains et respecté: les commerçants s'empressent de me gratifier de petits présents sans même attendre mes tentatives d'intimidation. Les plus grands s'inclinent devant moi. Il est possible que ma patronne en ait pris ombrage. Cependant, la séparation que nous nous sommes imposée cet été était une décision commune. Je sentais le besoin de m'isoler pendant quelques jours en pleine nature pendant qu'elle avait décidé de vivre les turbulences des sites touristiques. Il n'y a pas eu d'abandon à proprement parler, ni d'un côté, ni de l'autre et j’ai été sincèrement heureux de la retrouver en Bretagne.

WWF: Cela n'a rien à voir avec la belle blonde prise en photo à vos cotés alors que vous « faisiez les courses »? Le sac n'était pas à vous semble t'il et il s'en est fallu de peu que votre patronne ait été déclarée responsable de ce vol à votre place. Heureusement, elle a pu le restituer en parfait état.

B: Je ne vois pas de quoi vous parlez.

Bug traque une puce en m'ignorant. C'est sa façon de me faire comprendre que l'entretien est terminé.

En sortant du bistrot, il retrouve sa bonhomie habituelle. Avec désinvolture, il lève la patte et me lance, blasé:
« Voyez, le Bigouden Blues m'appartient désormais. »

samedi 30 août 2008

Si on l'avait fait


Bug, qui aime à voir son ombre croître sous le soleil du soir
.
.
.
.
Quel nouveau démon l'a encouragée à traverser l'étendue d'eau tiède qui sépare la plage du Men-dû d'une langue de sable sans intérêt, à peine accrochée au continent. Pour une fois, je choisis de ne pas la suivre car je préfère rester sur la plage où je peux à loisir poursuivre les cerfs volants et semer impunément la panique chez les mouettes.

Elle s'est convaincue qu'à partir de l'île de Stuhan (qui n'est même pas une île), on peut rejoindre, sans perdre pied, la plage du Poulbert et atteindre celle de Ty Guard en passant par Les Rouignous.

Il suffit simplement d'attendre que la mer prenne un peu de recul et oublie de maintenir encerclée cette escale idéale.

Elle s'est surtout convaincue qu'elle sait lire une carte et que ce minuscule territoire, qui représente à peine une miette à l'échelle planétaire, n'a pas besoin d'un mode d'emploi plus complexe qu'une brochure piquée à l'Office du tourisme.

Je l'observe à distance, réservé mais admiratif. Oui, ma patronne fait bien partie de ses aventurières au long cours, de celles qui parviendraient à vous transformer une station balnéaire qui sent l'huile solaire et la barbe à papa en une terre sauvage et hostile, une terre qui ne livre ses secrets qu'aux braves, aux audacieux et aux poètes. Aux insensés.

Elle retrousse son pantalon. Les premiers pas seront sans doute les plus difficiles mais elle pense à Maud Fontenoy et son trimaran ou encore à Ellen Mac Arthur et sa traversée de l'Océan Pacifique. Il n'existe rien de plus ambitieux et de plus beau qu'un défi lancé à la Mer.

A la différence de ses héroïnes médiatisées, ma patronne accèdera sans doute à une victoire silencieuse, mais non moins splendide. Elle a d'ailleurs refusé tout secours technique pour son exploration. Parcourir l'Océan Atlantique, juste en retroussant le pantalon et sans écailler le verni de ses doigts de pied, elle en est capable.

Certes, le sol est un peu vaseux, les algues glissantes, et sa démarche mal assurée. A chaque pas, son pied sonde les bas fonds marins avant de se poser. Je pousse un gémissement lugubre, ne serait-ce que pour ajouter à ce magnifique tableau l'intensité dramatique qui le rend encore plus captivant.

Elle se retourne et d'un regard me supplie de ne pas la rejoindre.... je comprends...ce genre de traversée s'accomplit seul ou pas du tout.

Cependant, elle modifie sa trajectoire: le chemin le plus court est rarement le plus facile. Il faut prendre la mer par surprise, parole de marin, et avancer à contre courant.

Je suis figé, comme terrassé par la peur: ses genoux roses sont maintenant immergés!

A quel moment ai-je vraiment paniqué?

Je crois que c'est à l'instant précis où je n'ai vu d'elle que son bras droit, tendu vers un seul objectif: maintenir le téléphone portable hors de l'eau (il s'agit tout de même d'un LG à touches tactiles).

A t'il fallu qu'elle se retrouve subitement aspirée par un tombant? Le plus troublant est qu'elle se trouve presque à ma portée, à quatre ou cinq mètres de moi. Il paraît que les pièges sablonneux sont fréquents à cet endroit.

Sans réfléchir, je m'élance dans sa direction.

Avant de poursuivre mon récit, je dois vous faire un aveu et surtout mettre fin à une idée reçue: non, tous les chiens ne savent pas nager. Pour ma part, je suis ablutophobe, voilà qui est dit...

Vous allez comprendre pourquoi mon instinct me faisait défense de goûter aux joies de la brasse coulée ou de la nage papillon.

En effet, dès que j'ai perdu patte (je continue ma narration au passé car je ne souhaite pas revivre la scène au présent) mon abdomen s'est trouvé comme gouverné par une force centrifuge inexplicable. Loin de parvenir à fendre les vagues, je roulais avec elles.

Mes pattes ne faisaient que mouliner vainement, tantôt à l'air libre, tantôt en immersion totale, mais sans résultat probant au niveau de la progression aquatique.

Je m'en voulais car bien malgré moi, je ridiculisais l'entreprise héroïque de ma patronne mais c'était plus fort que moi: je ne cessais de vriller et je notais même une accélération de ce mouvement perpétuel à chaque ressac de la Mer.

C'est ainsi que j'ai fini par attirer la sympathie d'un pêcheur à la ligne sur le chemin du retour, attendri par ce qui lui semblait être les espiègleries d'une otarie échouée sur le littoral breton. Il m'a même lancé un maquereau.

Le plancton venait se livrer pacifiquement dans ma gueule ouverte.

Je réalisais alors que tout se conjuguait miraculeusement pour me faire tenir ainsi indéfiniment. De l'eau, de l'air et une alimentation à base d'oméga 3 pouvaient bien me rendre increvable. D'ablutophobe, je devenais amphibie.

Le quart de seconde où il m'était permis d'être à l'endroit, j'apercevais ma patronne revenue au point de départ, en train d'essorer furieusement son pantalon. J'étais tellement content de la voir sur la terre ferme que je renonçais à la tentation de vivre en animal marin solitaire et autoroulant, à la plus grande déception de mon lanceur de maquereaux.

J'ai pu alors rétablir mon équilibre en déployant mes oreilles à la façon d'un planeur. Je dois reconnaître que la nature fait bien les choses. Dans mon cas, elle a compensé l'handicap d'un corps trop long au centre de gravité aléatoire en m'accordant une belle ampleur au niveau des oreilles. Tel un Albatros, cette envergure me permet de m'élever au dessus des contingences humaines et surtout de me tirer des situations les plus difficiles.

Le temps d'arriver, ses vêtements étaient presque secs. Et alors? Je n'ai jamais prétendu détenir le diplôme de sauveteur en mer.

Elle avait pris place sur un rocher d'où elle pouvait contempler paisiblement la pointe de Ty Guard. La Trinité se trouvait juste derrière. Au loin, une petite barque rouge semblait guetter le soleil jusqu'à son coucher, comme pour percer les mystères de sa descente en deçà de l'horizon.

Après tout, n'était-on pas bien là, à toucher du regard l'inaccessible? Notre inertie n'avait rien d'extraordinaire mais elle était de celle qui aurait pu inspirer Friedrich et son goût pour les voyages immobiles et spirituels, où l'homme arrive au point culminant de son exploration et se perd dans la contemplation d'un paysage improbable, trop beau pour être réel. Au crépuscule, il a la sensation d'être le témoin unique de la rencontre entre deux mondes.

J'aurai été tenté de faire de cette aventure une métaphore sur la beauté et les promesses d'un désir inassouvi mais je dois cesser de tout interpréter, sauf à devenir aussi tordu que mes pattes. Plein de jolies choses se bousculaient dans ma tête, comme si je venais de mettre la main inopinément sur un trésor de pensées en tous genres.

Si on l'avait faite, cette traversée, aurais-je connu les joies de cette méditation inspirée?

Je concluais que décidément rien ne me procurait autant de bonheur que cet état de latence. Je pouvais laisser libre cours à mon imagination et à mes élucubrations mystiques. Dans le fond, les choses deviendraient vite ennuyeuses si on devait les réduire à ce qu'elles sont.

jeudi 19 juin 2008

Tu chantes faux et en plus, tu chantes fort

Cela fait déjà une heure que je suis coincé dans le coffre à respirer le même air qu’une plante verte.
.
Ce serait supportable si ma patronne se concentrait vraiment sur sa conduite et se dispensait de prendre son autoradio pour un karaoké. Je serai presque tenté d’aboyer mais je veux lui montrer que même un chien sait contenir ses cordes vocales.

J’ajouterai que les paroles qui sortent de son larynx chevrotant sont navrantes :

Faire une virée à deux
tous les deux sur les chemins
dans ton automobile
tous les deux on sera bien

Ah oui, un vrai bonheur que de partir avec ma patronne.

Nous voilà enfin arrêtés, pour une simple pause je l’espère, même si le point de vue vaut vraiment le coup d’œil. Au-dessus de moi, une chaise en bois, et sur cette chaise ma patronne qui rêvasse devant un café fumant, au café-route de la borne 125, autoroute A10.

La 206 a avalé 100km à peine de bitume qu’il est déjà nécessaire de s’arrêter pour un deuxième petit déjeuner.

Nous voilà repartis dans la voiture, pour enchaîner avec We love to boogie de T-rex. Cette chanson ne me déplait pas totalement car à chaque fois, je crois entendre " We love too Buggy ". Buggy, c’est mon diminutif, disons plutôt un diminutif qui rallonge mais il est vrai qu’on n’a jamais pu me raccourcir davantage.

Mes yeux suivent les allées et venues de l’essuie-glace. Je commence à regretter de l’avoir suivie. Cependant, je ne me rappelle pas avoir eu le choix.

Le point de chute ? Aucune idée…j’ai cru entendre parler de Fresnes mais apparemment, rien à voir avec l’établissement pénitentiaire.

Après 2h30 de route et une nouvelle halte à Cheverny, nous approchons. Je suis comme un peu secoué sur cette route de sable qui longe un étang. Je découvre alors une petite allée très accueillante, bordée de groseilliers et de rosiers. Au bout, un olivier plonge ses racines dans une terre recouverte d’écorces de cacao. Dans quel pays suis-je, où les plantes poussent dans du chocolat ?

Avec ces volets rouges et son charme ancien, la coquette demeure me paraît bien trop accueillante pour être honnête. Je n’aurais pas imaginé la maison d’Hansel et Gretel autrement.
Ma comparaison n’est pas excessive car à mon arrivée, tout le monde me regarde comme si j’allais terminer sur le barbecue. Même les enfants s’intéressent à moi.

Des fenêtres s’échappent des notes de guitare…j’entends une voix désabusée qui chante la médiocrité heureuse et assumée de Djembe Man des Fatals Picard:

Tu grooves autant qu'un formulaire Assedic
A côté de toi André Rieux
C'est comme un suédois qui imite James Brown en mieux

Djembé Man, ha ouais tu joues mal, ha ouais tu joues mal, Djembé Man,
tu joues mal, tu joues mal, et en plus tu joues fort

Enfin un homme qui comprend le calvaire que j’ai subi sur la route.

D’emblée, je reprends du poil de la bête. Dans ce petit paradis, il ne pleut plus des cordes mais des frites faites maison.

Il y a même une piscine où tout le monde plonge allègrement. Elle ne sent pas le chlore mais le sirop de canne et la feuille de menthe.

Les adultes rivalisent d’imagination avec les plus petits et moi je les observe, étendu de tout mon long sur l’herbe, paresseux comme un lézard, heureux comme un loir. Je me sens gai comme un pinson, libre comme l’air et fier comme un coq lorsque les enfants se disputent pour avoir le privilège d’amener la gamelle jusqu’à mes pattes.

Je suis en totale communion avec la faune qui m’entoure, et les poules du terrain voisin paradent sans aucune crainte ; j’ai même l’impression de faire partie des leurs.

Plus ça va, plus je retrouve mon énergie de jeune chiot. Je finis la journée frais comme un gardon, au contraire du chanteur de Djembe Man qui erre avec son fichu jaune, malade comme un chien.

C’est enfin l’heure de la sieste pour tout le monde. J’entends les dernières notes jouées par un autre musicien nostalgique qui n’arrive pas à s’éteindre et qui cherche le sommeil avec un air de Metallica. La guitare finit par s’assoupir et le temps reste suspendu à toutes ces respirations mêlées.

L’irréductible petit bout de chou aux milles catastrophes a lui-même atteint ses limites et se met en veille, dans un sommeil lourd et paisible. Il lâche enfin mon oreille qu’il a prise pour un doudou.

La vie ne reprend ses droits qu’en fin d’après-midi pour un seul impératif : préparer le repas du soir. Ainsi se poursuit ce week-end, où tout le monde travaille à respecter son rythme biologique…

Fatigués, épuisés mais bienheureux.

Certains scientifiques affirment que le bonheur est une question de sérotonine. Un taux de sérotonine trop faible conduit droit à la dépression. D’autres privilégient l’intensité lumineuse et prônent les bienfaits de la luminothérapie.

Ce pourrait être encore une question d’équilibre oscillatoire cellulaire. Dans ce cas, le retour au bien être peut être assuré par l’action des champs électromagnétiques pulsés. Ainsi soigne t’on la tristesse comme l’on soigne les pathologies rhumatismales.

Moi, je ne produis pas de sérotonine. Enfin, je ne crois pas que les chiens en produisent.
Qu’il fasse beau ou mauvais, je suis toujours aussi vif. Et mon cerveau n’a jamais été soumis aux champs électromagnétiques alors qu’en 10 ans de vie agitée, mes cellules ont certainement subi des déséquilibres oscillatoires.

Pourtant, j’arrive à rester de bonne humeur la majeure partie du temps.

Alors quoi ? La joie dépendrait de quoi ? J’en connais quelques-uns qui crieraient à l’unisson " du dosage du Mojito ! ".

Ce n’est pas improbable.

Mais j’ai observé quelques personnalités qui font partie de l’entourage de ma patronne et je crois comprendre que la joie ou la bonne humeur persistante est une question de savoir-faire, peut être même de discipline, la seule discipline à laquelle je veux bien être réceptif.

Ils sont à l’instar de ces grands cuisiniers qui, par leur expérience, vous mijotent des plats succulents à base d’ingrédients de base.

Ce dont je suis certain, c’est que tant que je serai entouré de ces gastronomes de la vie, je n’aurai nul besoin de chimistes ou de radiologues pour rééquilibrer les oscillations des cellules de mon cerveau.